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Abelardo Castillo, un conte inédit en français.

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Amadak
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Inscrit le : 08 Déc 2007
Messages : 214

MessageSujet: Abelardo Castillo, un conte inédit en français.   Sam 15 Mar - 20:12

traduit par Amadak

Le candélabre d’argent

Je suis un homme qui agit sous ses impulsions. Je me reconnais comme un homme primitif, pur ou bestial, incapable de m’adapter au monde fleuri où pour la tranquillité des bonnes gens, on cultive avec bon sens tout le bon goût, l’hypocrisie et le cynisme. Mais aujourd’hui j’ai au moins compris quelque chose, je l’ai compris à la suite de ce qui s’est passé cette nuit ; je suis un homme bon. Je ne le dis pas, je ne l’écris pas pour me justifier. Â supposer que ma conduite ait été blâmable, je devrais l’admettre moi-même et renier de ce que j’ai fait, et ce n’est pas vrai, et même si c’était vrai, qui est-ce qui pourrait, qui, sur la Terre ou dans le Ciel, oserait-il me juger : je viens de rendre un pauvre diable heureux. Allons y point par point. Je suis encore ivre-mort mais j’essaierai tout de même d’être cohérent. Cela a commencé cet après midi, c'est-à-dire l’après midi d’hier, puisque nous sommes à trois ou quatre heures du matin. L’aube du 25 Décembre 1956 : Noël. Sur la table restent encore les débris de l’insolite fête.

Le candélabre d’argent, plus anachronique que jamais au milieu de la saleté et de la pauvreté qui l’entoure, semble maintenant avoir pris toute la place. Je n’ai jamais compris pourquoi ce candélabre n’avait pas rejoint les quelques autres objets hérités de mon père, au Mont de Piété ou au magasin de bric à brac. Sur ce point je pense qu’il ressemble à la conscience. Je suppose que jamais plus je ne pourrais m’en débarrasser. Je dis que cela a commencé hier après-midi.

J’ignore par quel hasard j’étais tombé sur une sordide venelle du Dock, lorsqu' en écoutant un accordéon et un éclat de rires dans un bistrot du quai, j’ai pris conscience de la date. Alors je me « suis vu » dans le vieux parc de notre maison. Je ne saurais l’expliquer: les lumières , les sphères de couleur, j’ai remémoré tout cela, j’ai revu la crèche que je faisais moi-même toutes les années au milieu du jardin, (je me souviens, maintenant, de l’ Enfant Dieu, toujours affreusement plus grand que sa Divine Mère, comme pour justifier le miracle de l’accouchement) et j’ai senti un dégoût si profond de ma propre vie qui -comme celui qui se lave- j’ai décidé de célébrer mon Noël à moi.

L’idée peut paraître banale. Mais moi, elle m’a passionné. Donc avant .dix heures il y avait une fête aussi dans cet ignoble trou qui est maintenant ma maison. Avec un puéril orgueil d’enfant, je me suis assis à contempler le spectacle. Le candélabre gravé, au milieu de la table, irradiait son ancienne sérénité vers tous les coins.

Au début je me suis senti à l’aise, c’était une sensation étrange, comme de paix, un grand soulagement. Peu à peu, j’ai commencé pourtant à m’inquiéter. Que signifiait tout cela, pourquoi je l’avais fait ; pour qui. Je pourrais jurer qu’à cet instant précis, j’ai su que j’étais seul. Et pour la première fois après beaucoup d’années, j’ai eu un besoin impérieux de quelqu’un. Une femme. Non. J’ai rejeté l’idée avec répulsion. Il y en avait eu une seule qui aurait pu ne pas être irremplaçable, qui aurait pu ne pas être insupportable, mais celle-là ne viendrait pas ; elle ne viendra jamais.

Alors quelqu’un est venu à mon esprit ; le vieux tchécoslovaque.
Je l’avais vu souvent dans l’un de ces sinistres cafés du port, que je fréquentais d’habitude, quand abruti d’eau-de-vie, je voulais m’amuser avec la dégradation des autres et de la mienne aussi. Pauvre vieux : á demi caché dans un coin, toujours pareil, comme faisant partie de l’image infâme de la cantine, fumant sa pipe, fixant son regard sur un verre de boisson trouble. Nous n’avions jamais parlé. Je ne le fais avec personne. -J’arrive et je m’enivre seul, parfois j’écris quelque chose d’absurde que je jette ensuite dans la première poubelle que je trouve sur mon chemin- ; mais je savais qu’il me regardait, c’était comme un lien muet, comme si une affinité invisible et mystérieuse nous rapprochait l’un de l’autre. Nous avions en moins une chose, deux choses en commun: la solitude et l’échec. Le vieux tchécoslovaque, voilà l’homme dont j’avais besoin.
Quand je suis arrivé devant la crasseuse vitrine du bistrot, je l’ai vu. Il était là tel que je l’avais supposé. Une inhabituelle atmosphère entourait le vieux, là aussi on se réjouit du fait que Dieu naît, qu’Il vient et qu’Il voit comment cela est, comment ça se passe ici. Une femme trop fardée s’est approchée de lui et en riant lui a dit quelque chose; lui, il n’a pas réagi. Oui, c’était mon homme- Je me suis frayé un passage entre les couples. D’énormes marins aux vêtements crasseux embrassaient des filles qui se jetaient sur eux, éclatant de rires.

L’une d’elles a dit: « tu me prends pour qui ? » et couronnée d’une insulte brutale, ils lui ont répondu qui ils croyaient qu’elle était. Je ne pouvais supporter çà, pas cette nuit au moins; j’ai pensé que si je restais une seule seconde de plus, je vomirais, ou je frapperais quelqu’un ou j’allais pleurer à grands cris, je ne sais pas. Je suis arrivé jusqu’au vieux et je l’ai pris par le bras - tu viens avec moi -ai-je dit- Ma voix a dû être surprenante, l’homme a levé les yeux, une paire d’yeux bleu ciel, très clairs et a balbutié : qu’est ce que vous dîtes, monsieur ?.... - qu’à cet instant même tu viens avec moi, chez moi pour passer un Noël comme il faut - mais comment, moi…. Avec vous ? En le traînant presque, je l’ai sorti de la-bas, pourtant personne n’a fait attention à nous.

Spoiler:
 
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Nestor
Admin



Inscrit le : 25 Déc 2005
Messages : 737

MessageSujet: Re: Abelardo Castillo, un conte inédit en français.   Sam 15 Mar - 20:39

Amadak

Citation:
Abelardo Castillo: Né á San Pedro, pres de Buenos Aires, en 1935. Excellent écrivain argentin, célébré par Cortázar, Sábato et tout le monde intellectuel de l’Amérique Latine. J’ai choisi l’un de ses contes que j’aime le plus.


très bien, merci Amadak, pour ce conte qui a dû te demander beaucoup de travail.

j'ai mis une partie en "visible sur demande" pour éviter un message trop lourd et trop compact, qui découragerait le lecteur.

j'ai aéré ton texte en petits paragraphes séparés pour faciliter la lecture,

je vérifierai plus tard, avec plus de soin, car là je dois sortir ! a+ o))


Dernière édition par Nestor le Lun 17 Mar - 6:28, édité 1 fois
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rotko
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Inscrit le : 26 Déc 2005
Messages : 22889

MessageSujet: Re: Abelardo Castillo, un conte inédit en français.   Dim 16 Mar - 11:04

Sauf erreur de ma part, mais j'ai regardé sur trois grands sites de livres, Abelardo Castillo n'est pas encore traduit en français.

pourtant ce site de litterature argentine le mentionne :

Citation:
La narration des dernières décennies manque de cadrages rigides et enregistre des nuances différentes, qui vont depuis un réalisme de moeurs traditionnel jusqu’au fictionnisme postmoderne, passant par le roman historique ou de dominante psychanalytique, l'incorporation des langages des milieux massifs ou le pop art.

Allez y comme exemple les noms de Juan José Hernández, Isidoro Blaisten, Marcos Aguinis, Daniel Moyano, Héctor Tizón, Abelardo Castillo, Ricardo Piglia, Juan José Saer, Jorge Asís, Hector Leste, Rodolfo Rabanal, Amalia Jamilis, Alicia Steinberg, Juan Martini et Liliana Heker, parmi beaucoup d'autres.
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rotko
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Inscrit le : 26 Déc 2005
Messages : 22889

MessageSujet: Re: Abelardo Castillo, un conte inédit en français.   Lun 17 Mar - 6:33

Ce conte de Noël - si on peut dire, est merveilleux.

On pense à Baudelaire et à Edgar Poe, c'est tout à fait dans leur veine.

Grâce à toi, il est peut-être pour la première fois lisible en français !! cheers
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Syl
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Age : 45
Inscrit le : 23 Jan 2008
Messages : 1323
Localisation : Belgique

MessageSujet: Re: Abelardo Castillo, un conte inédit en français.   Lun 17 Mar - 14:37

Très émouvant ce conte, Amadak. Merci beaucoup. chapeau
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Tchipette
Mod.



Age : 46
Inscrit le : 19 Nov 2007
Messages : 1652

MessageSujet: Re: Abelardo Castillo, un conte inédit en français.   Mar 18 Mar - 13:58

Amadak, c'est un superbe cadeau que tu nous fais là.

C'est un très beau texte.

Mille mercis à toi, et chapeau
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Amadak
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Inscrit le : 08 Déc 2007
Messages : 214

MessageSujet: amadak pour Rotko et tous les GDS   Jeu 20 Mar - 17:04

merci à tous Je suis très èmue les larmes aux yeux de voir ce conte sur le forum et que vous l'aviez aimé.Cet écrivain mérite ètre connu, il est excellent.En plus je te remercie Rotko par la présentation dont tu là garnie pour rendre la lecture plus légére.
celà nà pas été facile pour moi, mais le résultat me comble de bonheur. Pleurer de joie,celà existe!!
merci mille fois
Amadak
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Abelardo Castillo, un conte inédit en français.

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