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Marcel Proust I : A la recherche du temps perdu

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troglodyte
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MessageSujet: Marcel Proust I : A la recherche du temps perdu   Dim 5 Fév - 23:26

Ici tu trouveras, ami lecteur, des perles que le troglodyte plongeur ramène de ses descentes dans l'oeuvre polytomale intitulée "A la recherche du temps perdu", de l'étonnant Marcel Proust.


Citation:
Mme de Cambremer aimait à faire aux autres des taquineries souvent fort impertinentes. Sitôt qu'elle s'attaquait de la sorte, soit à moi, soit à un autre, M. de Cambremer se mettait à regarder la victime en riant. Comme le marquis était louche - ce qui donne une intention d'esprit à la gaieté même des imbéciles - l'effet de ce rire était de ramener un peu de pupille sur le blanc sans cela complet de l'oeil. Ainsi une éclaircie met un peu de bleu dans un ciel ouaté de nuages. Le monocle protégeait du reste comme un verre sur un tableau précieux, cette opération délicate. Quant à l'intention même du rire, on ne sait trop si elle était aimable : " Ah ! gredin ! vous pouvez dire que vous êtes à envier. Vous êtes dans les faveurs d'une femme d'un rude esprit " ; ou rosse : "Hé bien ! Monsieur, j'espère qu'on vous arrange, vous en avalez des couleuvres " ; ou serviable : " Vous savez, je suis là, je prends la chose en riant parce que c'est pure plaisanterie, mais je ne vous laisserais pas malmener " ; ou cruellement complice : " Je n'ai pas à mettre mon petit grain de sel, mais vous voyez, je me tords de toutes les avanies qu'elle vous prodigue. Je rigole comme un bossu, donc j'approuve, moi le mari. Aussi, s'il vous prenait fantaisie de vous rebiffer, vous trouveriez à qui parler, mon petit monsieur. Je vous administrerais d'abord une paire de claques, et soignées, puis nous irions croiser le fer dans la forêt de Chantepie. "


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colbrune
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MessageSujet: Re: Marcel Proust I : A la recherche du temps perdu   Dim 5 Fév - 23:45

Je pense que tu nous ferais là un très grand honneur, en même temps qu'un très grand plaisir.

J'ai toujours rêvé d'une édition illustrée de la Recherche Happy
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troglodyte
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MessageSujet: Re: Marcel Proust I : A la recherche du temps perdu   Dim 5 Fév - 23:47

Edition illustrée ? Mais là je crois que Rotko va râler à cause de sa connection à petit débit ! lol!
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colbrune
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MessageSujet: Re: Marcel Proust I : A la recherche du temps perdu   Dim 5 Fév - 23:50

Sauf si tu mets des liens vers un site hébergeur ou vers imageshack
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Inès_Tenso
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MessageSujet: Re: Marcel Proust I : A la recherche du temps perdu   Dim 5 Fév - 23:59

Sympa cette idée ...
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rotko
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MessageSujet: Re: Marcel Proust I : A la recherche du temps perdu   Lun 6 Fév - 8:25

troglodyte a écrit:
Edition illustrée ? Mais là je crois que Rotko va râler à cause de sa connection à petit débit ! lol!


je fais avec mon petit debit, mais pas avec les deconnexions actuelles. Pour Proust, toujours prêt , vas-y :-)
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troglodyte
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MessageSujet: Re: Marcel Proust I : A la recherche du temps perdu   Sam 11 Fév - 10:54

60% sont pour que je continue, alors je vous livre aujourd'hui, brièvement car je ne suis pas à la retraite, un petit morceau dans lequel le narrateur - et ce n'est pas rare - parle d'une femme en des termes peu élogieux. Tel un rappeur macho, il vient la chercher pour une promenade en automobile :
Citation:
Alors je la voyais dans sa blouse blanche à pois bleus, sauter à côté de moi dans la voiture avec le bond léger plus d'un jeune animal que d'une jeune fille. Et c'est comme une chienne encore qu'elle commençait aussitôt à me caresser sans fin.


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troglodyte
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MessageSujet: Re: Marcel Proust I : A la recherche du temps perdu   Dim 12 Fév - 11:36

Les détails qui tuent.

En fait, c'est bien souvent que le narrateur, et même parfois au sujet de femmes qu'il présente néanmoins comme étant belles, ne peut s'empêcher de placer le "détail qui tue", à tel point que le lecteur attentif peut se demander si ce narrateur aime vraiment les femmes.
Voici quelques exemples de ces "détails qui tuent", que je voulais poster depuis longtemps, mais dont mon employeur, indigne exploiteur des honnestes gens, par les pénibles cadences de travail qu'il a coutume de m'imposer, a retardé la publication.

Au sujet de la duchesse de Guermantes :
Citation:
Tout d'un coup pendant la messe du mariage, un mouvement que fit le suisse en se déplaçant me permit de voir assise dans une chapelle une dame blonde avec un grand nez, des yeux bleus et perçants, une cravate bouffante en soie mauve, lisse, neuve et brillante, et un petit bouton au coin du nez.

Au sujet d'Odette de Crécy :
Citation:
En se rendant chez elle ce jour-là, comme chaque fois qu'il devait la voir, d'avance il se la représentait ; et la nécessité où il était, pour trouver jolie sa figure, de limiter aux seules pommettes roses et fraîches, les joues qu'elle avait si souvent jaunes, languissantes, parfois piquées de petits points rouges, l'affligeait comme une preuve que l'idéal est inaccessible et le bonheur médiocre.

Au sujet de la marquise de Gallardon :
Citation:
Ce n'est pas qu'elle ne fût par nature courtaude, hommasse et boulotte ; mais les camouflets l'avaient redressée comme ces arbres qui, nés dans une mauvaise position au bord d'un précipice, sont forcés de croître en arrière pour garder leur équilibre.


(à suivre)


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troglodyte
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MessageSujet: Re: Marcel Proust I : A la recherche du temps perdu   Dim 12 Fév - 12:12

Intermède

Ici encore, il s'agit du portrait d'une femme. Il n'entre pas dans la catégorie des "détails qui tuent", mais le narrateur s'y livre à un tel fantasme qu'il serait dommage de ne pas vous en faire profiter, et j'espère que vous trouverez autant de joie à le lire que moi, mesmes si vous faites partie des 40% de lecteurs ne souhaitant pas que je continue à poster du Proust. Accrochez-vous bien, la phrase est un peu longue, mais rassurez-vous, sa structure est simple.

Au sujet de Melle de Stermaria :
Citation:
Mais à certains regards qui passaient un instant sur le fond si vite à sec de sa prunelle et dans lesquels on sentait cette douceur presque humble que le goût prédominant des plaisirs des sens donne à la plus fière, laquelle bientôt ne reconnaît plus qu'un prestige, celui qu'a pour elle tout être qui peut les lui faire éprouver, fût-ce un comédien ou un saltimbanque pour lequel elle quittera peut-être un jour son mari ; à certaine teinte d'un rose sensuel et vif qui s'épanouissait dans ses joues pâles, pareille à celle qui mettait son incarnat au coeur des nymphéas blancs de la Vivonne, je croyais sentir qu'elle eût facilement permis que je vinsse chercher sur elle le goût de cette vie si poétique qu'elle menait en Bretagne, vie à laquelle, soit par trop d'habitude, soit par distinction innée, soit par dégoût de la pauvreté ou de l'avarice des siens, elle ne semblait pas trouver grand prix, mais que pourtant elle contenait enclose en son corps.


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troglodyte
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MessageSujet: Re: Marcel Proust I : A la recherche du temps perdu   Dim 12 Fév - 15:45

A l'heure où le pourcentage de satisfaits, passant de 60 à 66%, enregistre une forte progression, je me dois de poursuivre !

Les détails qui tuent (suite et fin provisoire)

Au sujet de Rachel (une jeune femme) :
Citation:
Rachel avait un de ces visages que l'éloignement - et pas nécessairement celui de la salle à la scène, le monde n'étant pour cela qu'un plus grand théâtre - dessine et qui, vus de près, retombent en poussière. Placé à côté d'elle, on ne voyait qu'une nébuleuse, une voie lactée de taches de rousseur, de tout petits boutons, rien d'autre.

Au sujet d'Alix (une vieille femme) :
Citation:
Alix supporta le coup sans faiblir. Elle restait de marbre. Son regard était perçant et vide, son nez noblement arqué. Mais une joue s'écaillait. Des végétations légères, étranges, vertes et roses, envahissaient le menton. Peut-être un hiver de plus la jetterait bas.

Au sujet de la tenancière des water-closets des Champs-Elysées :
Citation:
Au contrôle, comme dans ces cirques forains où le clown, prêt à entrer en scène et tout enfariné, reçoit lui-même à la porte le prix des places, la "marquise", percevant les entrées, était toujours là avec son museau énorme et irrégulier enduit de plâtre grossier, et son petit bonnet de fleurs rouges et de dentelle noire surmontant sa perruque rousse.

Au sujet de la marquise douairière de Cambremer :
Citation:
Chaque fois qu'elle parlait esthétique ses glandes salivaires, comme celles de certains animaux au moment du rut, entraient dans une phase d'hypersécrétion telle que la bouche édentée de la vieille dame laissait passer au coin des lèvres légèrement moustachues, quelques gouttes dont ce n'était pas la place.


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troglodyte
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MessageSujet: Re: Marcel Proust I : A la recherche du temps perdu   Dim 12 Fév - 16:14

Charles et Odette son épouse parlent de Mme Blatin.
Citation:
"Mais quel rapport a-t-elle avec le jardin d'Acclimatation ?
- Tous !
- Quoi, vous croyez qu'elle a un derrière bleu ciel comme les singes ?
- Charles, vous êtes d'une inconvenance ! Non, je pensais au mot que lui a dit le Cinghalais. Racontez-le lui, c'est vraiment un "beau mot".
- C'est idiot. Vous savez que Mme Blatin aime à interpeller tout le monde d'un air qu'elle croit aimable et qui est surtout protecteur.
- Ce que nos bons voisins de la Tamise appellent patronizing, interrompit Odette.
- Elle est allée dernièrement au jardin d'Acclimatation où il y a des noirs, des Cinghalais, je crois, a dit ma femme qui est beaucoup plus forte en ethnographie que moi.
- Allons, Charles, ne vous moquez pas.
- Mais je ne me moque nullement. Enfin, elle s'adresse à un de ces noirs : "Bonjour, négro !"
- C'est un rien !
- En tout cas, ce qualificatif ne plut pas au noir : "Moi négro, dit-il avec colère à Mme Blatin, mais toi, chameau !"

Les adeptes de la lecture dite savante pourront se reporter ici.
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troglodyte
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MessageSujet: Re: Marcel Proust I : A la recherche du temps perdu   Dim 12 Fév - 17:56

Et maintenant un superbe exemple d'un comportement ambivalent de la part du narrateur. Ce comportement peut être qualifié d'hypocrisie, d'égoïsme masqué, mais aussi de tact. En tout cas ici M. Proust montre qu'il est capable d'insérer dans son oeuvre de merveilleuses petites scènes de théâtre.
Citation:
Mais une fois, au moment où je remontais par l'ascenseur, le lift me dit : "Ce monsieur est venu, il m'a laissé une commission pour vous." Le lift me dit ces mots d'une voix absolument cassée et en me toussant et crachant à la figure. "Quel rhume que je tiens !" ajouta-t-il, comme si je n'étais pas capable de m'en apercevoir tout seul. "Le docteur dit que c'est la coqueluche", et il recommença à tousser et à cracher sur moi. "Ne vous fatiguez pas à parler", lui dis-je d'un air de bonté, lequel était feint.
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troglodyte
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MessageSujet: Re: Marcel Proust I : A la recherche du temps perdu   Lun 13 Fév - 22:16

Chez Proust, messieurs-dames, c'est comme à la foirfouille : on trouve de tout. Simplement en ôtant quelques éléments d'une phrase, on parvient même à fabriquer une maxime :
Citation:
(...) les durs sont des faibles dont on n'a pas voulu, et (...) les forts, se souciant peu qu'on veuille ou non d'eux, ont seuls cette douceur que le vulgaire prend pour de la faiblesse.
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troglodyte
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MessageSujet: Re: Marcel Proust I : A la recherche du temps perdu   Lun 13 Fév - 22:53

Quant à l'analyse psychologique, elle y foisonne, précise et impitoyable :
Citation:
Mais la conscience que Saniette avait d'ennuyer (naturellement encore bien plus en venant faire une visite qu'en racontant une histoire) faisait que bien qu'il fût plus instruit, plus intelligent et meilleur que bien d'autres, il semblait impossible d'éprouver auprès de lui, non seulement aucun plaisir, mais autre chose qu'un spleen presque intolérable et qui vous gâtait votre après-midi.
(...) Mais il tenait tant à ne pas laisser voir qu'il n'était pas recherché, qu'il n'osait pas s'offrir.
(...) Il aurait pu, chez Mme Verdurin ou dans le petit tram, me dire qu'il aurait grand plaisir à venir me voir à Balbec s'il ne craignait pas de me déranger. Une telle proposition ne m'eût pas effrayé. Au contraire il n'offrait rien, mais avec un visage torturé et un regard aussi indestructible qu'un émail cuit, mais dans la composition duquel entrait, avec un désir pantelant de vous voir - à moins qu'il ne trouvât quelqu'un d'autre de plus amusant - la volonté de ne pas laisser voir ce désir, il me disait d'un air détaché : "Vous ne savez pas ce que vous faites ces jours-ci ? Parce que j'irai sans doute près de Balbec. Mais non, cela ne fait rien, je vous le demandais par hasard."
(...) cet air détaché, à cause probablement de ce qui entrait dans sa composition trouble, vous causait ce que n'eût jamais pu faire la crainte de l'ennui ou le franc aveu du désir de vous voir, c'est-à-dire cette espèce de malaise, de répulsion qui, dans l'ordre des relations de simple politesse sociale, est l'équivalent de ce qu'est dans l'amour, l'offre déguisée que fait à une dame l'amoureux qu'elle n'aime pas, de la voir le lendemain, tout en protestant qu'il n'y tient pas, ou même pas cette offre, mais une attitude de fausse froideur.
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troglodyte
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MessageSujet: Re: Marcel Proust I : A la recherche du temps perdu   Mar 14 Fév - 17:23

Est-ce une phrase d'un livre ou une symphonie ? Elle mérite qu'on la décortique.
Le narrateur, accompagné de la belle Albertine, et des "fidèles" de M. et Mme Verdurin, couple snob qui reçoit très souvent pour des dîners, effectue un petit voyage en train de Balbec jusqu'à Douville, villes de la Manche, pour ensuite rejoindre, à bord de voitures qu'on leur prête, La Raspelière, belle propriété sise très haut juste au dessus de la mer, louée par le couple sus-mentionné, qui habituellement réside à Paris.
Il fait déjà nuit, dans le train, peu avant d'arriver à Douville, Albertine arrange sa coiffure, ce qui nous est décrit de façon feutrée, intimiste, puis :

Citation:
Une fois dans les voitures qui nous attendaient,
Ces voitures, avec leurs cochers, sont prêtées par les Verdurin, qui sachant la difficulté de l'ascension de la route menant à leur lieu de villégiature, s'efforcent de faciliter les visites qu'on peut leur faire, aimant à s'entourer de leur petite cour.
Citation:
on ne savait plus du tout où on se trouvait ;
les routes n'étaient pas éclairées ;
on reconnaissait au bruit plus fort des roues qu'on traversait un village,
Notez ici qu'on tente de se repérer à l'oreille.
Citation:
on se croyait arrivé,
on se retrouvait en pleins champs,
on entendait des cloches lointaines,
C'est encore grâce à l'oreille qu'on comprend qu'on avait mal estimé sa position.
Citation:
on oubliait qu'on était en smoking,
et on s'était presque assoupi
On est vraiment largué, à la dérive...
Citation:
quand au bout de cette longue marge d'obscurité
On est dans une "marge d'obscurité", sorte de "monde parallèle" ? Mais on en voit le "bout", donc quelque chose va se présenter aux yeux du lecteur, qui commence à perdre patience !
Citation:
qui à cause de la distance parcourue et des incidents caractéristiques de tout trajet en chemin de fer,
Déception du lecteur avide : l'auteur en est resté à parler de cette "marge", il s'y attarde, ne nous en fait pas encore franchir le "bout".
Citation:
semblait nous avoir portés jusqu'à une heure avancée de la nuit et presque à moitié chemin d'un retour vers Paris,
C'est donc aussi bien dans le temps que dans l'espace que l'on est perdu.
Citation:
tout à coup,
Après avoir utilisé "quand au bout", puis "tout à coup", s'il ne veut pas tomber dans la lourdeur, l'auteur va bien être obligé de vider son sac, se dit le lecteur, croyant que son impatience a eu raison de la verve Proustienne.
Citation:
après que le glissement de la voiture sur un sable plus fin avait décelé qu'on venait d'entrer dans le parc,
Ce chenapan, enfin, nous fait entrer dans le parc, mais, pour nous torturer encore un peu, il rejette le mot "parc" tout au bout du "glissement de la voiture sur un sable plus fin", et il nous laisse toujours dans l'obscurité, puisqu'il semble que le seul indice de l'entrée dans le parc soit le bruit des roues sur le sable plus fin.
Citation:
explosaient,
En fait, il a juste entrouvert son sac, et je m'aperçois ici qu'il a plus d'un tour dans celui-ci. Et pan ! Le lecteur trop rapide se fait avoir en beauté : le dernier sujet qu'il a rencontré, c'est "le glissement", et il peut ici se tromper en croyant que le "glissement", après avoir "décelé", "explose" ! Mais il y a la marque du pluriel à la fin de "explosaient", et donc ce qui explose est encore inconnu, ce qui fait qu'on entend ou voit mieux l'explosion, n'est-ce pas ? Après un errement dans une longue et grande marge d'obscurité, tout ce qui nous saute aux yeux, c'est ce mot, "explosaient", encadré de virgules.
Citation:
nous réintroduisant dans la vie mondaine,
On ne sait toujours pas ce qui explose, mais on sait ce que ça fait : ça réintroduit les visiteurs dans la vie mondaine. Qu'est-ce que ça peut être ?
Citation:
les éclatantes lumières du salon,
Ah, enfin, les voilà ces sources de mon stress ! J'ai maintenant besoin que tu m'en dises plus sur ces "lumières du salon", je sors de la nuit noire, moi, j'ai besoin d'une forme, de couleurs auxquelles me raccrocher, mon esprit ne supporte pas l'idée du néant... Allez Marcel, s'il te plaît, fais-moi don d'une de ces sublimes métaphore dont tu as le secret, au sujet de ces lumières...
Citation:
puis de la salle à manger où nous éprouvions un vif mouvement de recul
Quoi ? Tu nous as déjà fait passer dans la salle à manger ? Mais c'est une visite-éclair ! J'espère que le "vif mouvement de recul" sera causé par un monstrueux personnage, mi-homme mi-baleine par exemple, dont la description va nous faire bien rire...
Citation:
en entendant sonner ces huit heures que nous croyions passées depuis longtemps,
Encore une considération au sujet du temps, c'est froid ça, c'est de la psychologie cognitive ; je suis invité à un dîner qui se veut mondain, je veux voir de la vie, des rires, des ridicules !
Citation:
tandis que les services nombreux et les vins fins allaient se succéder
autour des hommes en frac et des femmes à demi décolletées,
Soulagement du lecteur gourmand, concupiscent que je suis : enfin de la matière ! Vais-je savoir ce qu'il y a au menu ce soir, vais-je avoir quelque chose à contempler d'une de ces femmes "à demi décolletées" ?
Citation:
en un dîner rutilant de clarté comme un véritable dîner en ville
Tiens tiens... le dîner est considéré dans sa globalité, vu d'un peu loin de la table...
Citation:
et qu'entourait seulement,
A défaut de portraits, je sens que je vais avoir droit à la vue sur la mer ou sur la plaine, ou bien à la vue sur un magnifique motif de tapisserie. C'est mieux que rien. Je reste un peu sur ma faim quand même. J'ai le pressentiment que l'on ne va pas rester longtemps à table.
Citation:
changeant par là son caractère,
Je suis perplexe. "Caractère" d'une personne, d'un groupe de personnes qui entoureraient les dîneurs ? "Caractère" d'une tapisserie, d'une tenture, d'une moustiquaire ? Je sens que l'artiste n'a pas fini de se jouer de moi, qu'il va encore m'envoyer là où je ne m'y attend vraiment pas.
Citation:
la double écharpe sombre et singulière
Deux rangées de personnes ? Une épaisseur de rideau plus une de moustiquaire ?
Citation:
qu'avaient tissée,
Tu ne m'as pas encore dit ce qu'est cette "double écharpe", que déjà te voilà à bifurquer sur ceux ou celles qui l'ont tissée ! Je sens que tu vas bien me rouler, une fois de plus !
Citation:
détournées par cette utilisation mondaine de leur solennité première,
J'imagine maintenant des vieilles femmes habituellement solennelles qu'on utilise dans un but mondain, et qui sont tisseuses. Et je réalise que cela est vraiment loufoque et quelque peu surréaliste. J'en déduis que je ne sais toujours pas de quoi tu veux me parler, facétieux auteur.
Citation:
les heures nocturnes,
champêtres et marines
de l'aller et du retour.
Euréka ! Les tisseuses sont les heures de l'aller et du retour, donc la "double écharpe sombre et singulière" est le voyage aller et retour, qui entoure le "dîner rutilant de clarté" non pas dans l'espace, mais dans le temps ! Je ne saurais donc rien de précis de ce dîner, mais merci, génie que tu es, pour cette phrase qui est en elle-même un voyage dans le sens des mots, merci pour cette démonstration éclatante de ta capacité à faire fonctionner mon imagination par ton art de distiller les informations au compte-gouttes !

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Marcel Proust I : A la recherche du temps perdu

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