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rotko pilier

Inscrit le : 26 Déc 2005 Messages : 21297
| Sujet: Re: Sylvie Germain Lun 13 Nov - 18:59 | |
| Mais si, j"avais bien apprecié son livre sur vermeer, même que je regrette de ne pas le retrouver dans mon bazar.
Je parlais d'une manière générale : certains consacrent leur vie - ou une partie de leur vie, à un auteur - souvent secondaire qu'ils connaissent par coeur. Ils adoptent leur regard, leur sensibilité, à leur insu. "Leur" auteur devient La référence de leur vie, de leur carrière, et d'articles en articles, ils tournent autour de lui. De quoi attraper le vertige... |
|  | | Utopie Mod.

Age : 100 Inscrit le : 12 Juin 2006 Messages : 10016
| Sujet: Re: Sylvie Germain Lun 13 Nov - 19:25 | |
| | rotko a écrit: | | Mais si, j"avais bien apprecié son livre sur vermeer, même que je regrette de ne pas le retrouver dans mon bazar. |
Tiens je l'ai retrouvé sous une pile ! En fait, c'est l'occasion de le mettre sur ma liste "à voir" 

| Citation: | | "Leur" auteur devient La référence de leur vie, ... |
Sur la discussion de fond, je suis assez d'accord, il me semble que c'est dans tous les domaines, on retrouve des gens très spécialisés (peinture, mais aussi bien économie, histoire, etc.) en même temps il est intéressant d'avoir des gens qui vont à fond... sur un sujet, auteur... mais il y a enfermement à mon sens. |
|  | | coline pilier
Inscrit le : 04 Jan 2006 Messages : 4107
| Sujet: Re: Sylvie Germain Dim 10 Déc - 1:58 | |
| La pleurante des rues de Prague
Extrait: " Nous sommes faits de la chair des autres. Il y a ces deux corps qui nous précédèrent comme de toute éternité, qui nous ont engendré, - ceux des parents. Il y a ceux qui grandirent à nos côtés, nés des mêmes parents, porteurs d'une même mémoire enfouie, obscure, dans la chair et le sang, - ceux de la fratrie. Il y a ceux qui s'engendrent à leur tour de notre propre chair, ces corps enfants qu'il faut longtemps veiller, nourrir et protéger pour les laisser mûrir et croître jusqu'à ce qu'ils se détachent de nous et s'en aillent d'une démarche ferme au-delà des frontières que nous avions tracées. Tous nous demeurent consubstantiels.
Et il y a cet être qui surgit soudain, venu d'ailleurs, qui se détache un jour de la foule et vient à notre rencontre, s'approche tout près de nous. Qui s'approche si près que son souffle se mêle au nôtre, que son visage se glisse en nous. C'est l'amant, c'est l'amante, qui se fait notre corps compagnon. Notre corps second. Et qui, bien qu'étranger, parce qu'étranger, nous devient aussi consubstantiel, par les voies du désir qui coupent à l'oblique celles de la filiation.
Pour l'avoir contemplé, enlacé, caressé, pour avoir dormi tout contre lui, dans sa chaleur et son odeur, pour l'avoir désiré d'un désir encore accru au comble même de son assouvissement, on le connaît, cet autre, comme nul ne le connaît, - comme nul autre ne peut ni ne doit le connaître.
Il est sacré, le corps de l'amant, de l'amante, il est pur, jusque dans les fougues et les râles du désir s'accomplissant. Il est notre secret, notre orgueil et notre bonheur. Bonheur fertile qui féconde tous nos autres instants de bonheur, tous nos autres élans vers le monde, vers les choses et les êtres. Il est la stèle dressée tout le long du chemin, à chaque carrefour ; la stèle dont le texte se renouvelle sans cesse et dont on ne se lasse pas de recommencer la lecture, avec les doigts, avec les lèvres, autant qu'avec les yeux.
On le croyait nôtre, inséparable, d'une indéfectible complicité, ce corps second. On se leurrait. Le voilà qui s'en va, nous renie, nous oublie. Et la douleur pénètre dans chaque pore de la peau, elle s'insinue partout, et la raison, que l'on tâche pourtant d'endurcir, éclate, s'effrite. La raison ne veut plus rien entendre, c'est l'épouvante. On se heurte à l'absence de l'autre, on ne sait plus où aller, où se cacher, où fuir. On s'humilie, on se surprend à épier, éperdument, sa silhouette dans la rue, dans la foule, à sursauter au moindre bruit, comme s'il s'en revenait ; tous les pas sont ses pas. Mais lui, elle, marche ailleurs, si loin de nous, indifférent. On l'accuse, le maudit, l'injurie, mais le pardon déjà se trame au fond de nous. On voudrait mourir, mais on perdure, tendu dans le désir fou de le revoir. Encore une fois, juste une fois, rien qu'une fois. On le hait, mais on l'appelle avec l'immense patience, et douleur et amour des prophètes rappelant leur peuple frivole à la fidélité. On se moque, on médit de l'infidèle, - on blasphème, mais un mendiant recroquevillé au fond de nous lui tend la main, l'implore.
Et l'on s'envole, à cheval sur son nom ; on dérive vers les cimes glacées du silence où se gèlent nos larmes, nos appels. On tremble, on est si nu, on a si froid. On supplie l'autre de venir vêtir notre nudité de son corps. On est si nu, que l'on est écorché, à moitié dépeaussé. On est nu jusqu'au coeur. Et l'on se sent petit, infiniment, laid, tout ratatiné de chagrin et de froid, indésirable à soi-même, à tous, de n'être plus désiré par l'autre.
L'autre qui jamais ne reviendra. " |
|  | | coline pilier
Inscrit le : 04 Jan 2006 Messages : 4107
| Sujet: Re: Sylvie Germain Dim 10 Déc - 2:05 | |
| La pleurante des rues de Prague
Extrait:
"Elle trônait immobile, en humble majesté. Et soudain elle pencha légèrement son buste en avant, ouvrit les bras et les tendit vers la ville , comme si elle invitait la ville entière à venir se coucher sur ses genoux, à venir se reposer entre ses bras;
Et elle souleva la ville, tout doucement. Elle la souleva comme une mère son enfant, et la posa sur ses genoux pour la bercer; Et les voix mornes des hauts-parleurs de la gare...se mirent à chantonner une berceuse. Et pendant un instant, la rumeur de la ville se fit légère comme un souffle d'enfant assoupi, et le fleuve qui ruisselait entre les bras de la géante prit l'éclat d'une larme luisant au bord des cils d'un tout petit enfant qui vient de recevoir consolation et apaisement après un long chagrin. Les cygnes et les canards se regroupèrent le long des berges , glissèrent leurs têtes sous leurs ailes. Et le reflet des ponts sur l'eau s'éclaira jusqu'à prendre la couleur du lait tandis que les tintinnabulements des tramways s'égrenaient en grelots argentins qui semblaient provenir des premières étoiles" |
|  | | coline pilier
Inscrit le : 04 Jan 2006 Messages : 4107
| Sujet: Re: Sylvie Germain Dim 10 Déc - 2:07 | |
| La pleurante des rues de Prague
Extrait:
"Elle est née de la pierre et du bois, du métal et de l'eau, et du corps innombrable des habitants de la ville. Elle est née chaque jour à travers l'épaisseur des siècles et la chair de l'Histoire. ...Elle est la mémoire de la ville , la mémoire côté ombre, celle des pauvres et des petits, de ceux et celles dont l'Histoire ne retient pas les noms et oublie les souffrances. Elle est la mémoire dénuée de toute gloire, celle qu'on écrit pas, qu'on illustre ni ne chante ni ne dore à l'or des mythes et des légendes. Elle est la mémoire en guenilles, au ventre ceux, aux yeux cernés, mais au regard émerveillant de tendresse et d'humilité. Elle est la mémoire mendiante, la mémoire souffrante, mais qui jamais ne renonce , ne trahit son passé, n'abandonne son peuple. Elle est la mémoire qui marche, qui marche, glanant et ramassant tous les déchets jetés par la mémoire belle , sélective et hautaine. Elle recueille les vies infimes, les destins minuscules des gens de rien" |
|  | | coline pilier
Inscrit le : 04 Jan 2006 Messages : 4107
| Sujet: Re: Sylvie Germain Dim 10 Déc - 2:09 | |
| La pleurante des rues de Prague
Extrait:
"Les textes sont aussi des lieux- ils le sont même par excellence. Ils sont des lieux où tout peut advenir . Les chemins de l'encre participent de tous. Ils sont des raccourcis en tortueux labyrinthes qui nous font déboucher, parfois, abruptement, sur la plus claire des clairières. Un instant, la vie est là, et nous sommes au monde. Nous nous tenons au vif, au mitan du monde, dont il nous semble frôler enfin le sens et la pleine beauté. Un instant, la vie est là, et le monde nous est offert. Cela ne dure pas, mais cela laisse des traces, ruines d'amour fou gravées au plus profond de la chair, de la mémoire, du désir et de la pensée. Ruines qui longtemps, longtemps, scandent leurs chants en sourdine dans notre sang" |
|  | | coline pilier
Inscrit le : 04 Jan 2006 Messages : 4107
| Sujet: Re: Sylvie Germain Mer 13 Déc - 1:45 | |
| | Voilà une autre auteure qu'on va aimer ou pas mais qu'on ne peut pas ignorer! |
|  | | aérial pilier
Inscrit le : 11 Oct 2006 Messages : 587
| Sujet: ; Mer 13 Déc - 11:03 | |
| C'est vrai qu'elle ne laisse pas indifférent...
Elle possède déjà une très belle écriture ,on ne peut le nier . Elle nous entraîne dans son univers romanesque et on se laisse emporter ...
Mais je regrette cette distance dont elle ne se délivre pas . Personnellement ,ses romans ne m'émeuvent pas vraiment ,même si je suis séduite par la beauté des sentiments décrits ,il manque quelque chose... Dans "Magnus",certains l'ont noté ,elle ne se décide pas à aller dans un sens ou dans un autre ,elle ne s'engage pas vraiment .Le lecteur a le choix de l'interprétation ,mais peut aussi être déçu ,ou désorienté par ses chutes (Et pourtant ,celle de ce roman était magnifique) .
Ceci dit ,elle mérite d'être recitée ,merci Coline ! |
|  | | coline pilier
Inscrit le : 04 Jan 2006 Messages : 4107
| Sujet: Re: Sylvie Germain Mer 13 Déc - 11:42 | |
| Je viens de lire La pleurante des rues de Prague...Je ferai un commentaire bien sûr... Ce que j'apprécie chez Sylvie Germain c'est l'étrangeté de son univers. Je prends de temps à autres un livre d'elle, je sais qu'elle va m'emmener, de sa belle écriture, dans un monde qui n'est pas le mien (il n'appartient vraiment qu'à elle!), comme très très loin. Mais c'est l'élégance de ses mots et l'originalité de son monde entre passé et présent, entre réel et mysticisme qui me donnent un ailleurs, pour quelques heures, où je me sens bien... |
|  | | coline pilier
Inscrit le : 04 Jan 2006 Messages : 4107
| Sujet: Re: Sylvie Germain Jeu 14 Déc - 14:07 | |
| La pleurante des rues de Prague
Mais qui est donc cette Pleurante mystérieuse apparue douze fois aux yeux de la narratrice dans les rues de Prague ?
Une géante, aux contours incertains, aux longs vêtements amples, presque des haillons, qui marche en boitant et en pleurant, en gémissant. Un "pleurement très bas, un sanglot retenu d'une infinie douceur. Il semblait que quelque chose pleurât en elle, et non pas qu'elle même versa des larmes." Une géante qui pourrait terrifier mais qui est entourée d’un halo de douceur et de paix.
A chacune de ses apparitions, elle fait vivre ou revivre la mémoire d’une personne marquée par la souffrance. C’est le père de la narratrice qui est malade, la femme délaissée, l’écrivain fusillé, le déporté, le petit garçon de Terezin qui écrivit ce poème…
Le jardinet Empli de roses, embaume, Le sentier est étroit, Un petit garçon s’y promène le long.
Le tout petit garçon, mignon Comme un bouton en train d’éclore. Quand le bouton sera éclos Le garçonnet déjà ne sera plus.
Douze apparitions … Douze: un chiffre magique!… Devenue invisible, on sait qu’elle vivra pour toujours dans les rues et les murs de Prague…Des rues chargées d’Histoire. Elle claudique car elle porte tout le poids de l'Histoire. Elle continuera à porter les tristesses, les pleurs, les douleurs des anonymes, morts ou vivants. Elle continuera à lutter contre l'oubli et l'abandon .
J’ai trouvé ce livre très émouvant et magnifique mais j’ai bien conscience qu’il peut déplaire ou déranger. C’est Prague où elle a vécu un temps qui a inspiré ce livre à Sylvie Germain. C’est là qu’elle l’a écrit. C’est là qu’est né ce personnage fantomatique dans les rues grises et noyées dans la brume de cette ville magnifique. |
|  | | coline pilier
Inscrit le : 04 Jan 2006 Messages : 4107
| Sujet: Re: Sylvie Germain Jeu 14 Déc - 14:13 | |
| Extraits d'interview de Sylvie Germain:
Son choix de vivre un temps à Prague (dans les années quatre-vingt) : " C'était lié à une personne que j'avais rencontrée et pour cette personne j'avais décidé de braver toutes les difficultés, qui étaient grandes à l'époque. Elles étaient insurmontables pour les Tchèques s'ils voulaient quitter le pays, mais elles étaient aussi grandes pour les gens de l'Ouest s'ils voulaient s'installer ici."
Sur Prague : « La ville est sublime. C'est quand même une des plus belles villes d'Europe. Et d'ailleurs ce qu'il y avait d'étonnant c'est que les gens dits de l'Ouest, pour rester dans ce vocabulaire un peu dérisoire, n'avaient pas tellement la curiosité de venir ou ils étaient découragés à l'avance par le régime qui sévissait ici. Cette ville est vraiment au niveau architectural une des plus belles d'Europe. "
Ecrire à Prague : « Je continuais à écrire mes romans qui se passaient en France alors que je vivais ici et peu à peu il s'est passé un étrange mouvement, que je le veuille ou non, comme si quelque chose de la France se détachait de moi et par contre mon imaginaire, à force de vivre à Prague, a fini par être marqué par Prague et la Bohême, par l'histoire de ce pays. Au bout de quelques années, au bout de cinq, six ans quand même, mon imaginaire a été suffisamment nourri de ce lieu et j'ai écrit trois livres : un petit texte qui n'est pas un roman, La Pleurante des rues de Prague, et puis deux romans* qui sont vraiment liés à Prague. »
*(1994) Immensités , dédié aux dissidents de Prague, explore la souffrance de ces hommes que la "révolution de velours" n'a toujours pas libérés. Hommage et adieu à une ville dont elle se sépare en affirmant, avec hésitation : "Je ne pense pas que je retournerai à Prague…"
Dernière édition par le Jeu 14 Déc - 15:13, édité 2 fois |
|  | | coline pilier
Inscrit le : 04 Jan 2006 Messages : 4107
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