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 John Keats

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soussou
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MessageSujet: John Keats   Mer 25 Mai 2011, 20:57


Odes à un rossignol
Mon cœur souffre et la douleur engourdit
Mes sens, comme si j’avais bu d’un trait


La ciguë ou quelque liquide opiacé
Et coulé, en un instant, au fond du Léthé :
Ce n’est pas que j’envie ton heureux sort,
Mais plutôt que je me réjouis trop de ton bonheur,
Quand tu chantes, Dryade des bois aux ailes
Légères, dans la mélodie d’un bosquet
De hêtres verts et d’ombres infinies,
L’été dans l’aise de ta gorge déployée.
Oh, une gorgée de ce vin !
Rafraîchi dans les profondeurs de la terre,
Ce vin au goût de Flore, de verte campagne,
De danse, de chant provençal et de joie solaire !
Oh, une coupe pleine du Sud brûlant,
Pleine de la vraie Hippocrène, si rougissante,
Où brillent les perles des bulles au bord
Des lèvres empourprées ;
Oh, que je boive et que je quitte le monde en secret,
Pour disparaître avec toi dans la forêt obscure :
Disparaître loin, m’évanouir, me dissoudre et oublier
Ce que toi, ami des feuilles, tu n’a jamais connu,
Le souci, la fièvre, le tourment d’être
Parmi les humains qui s’écoutent gémir.
Tandis que la paralysie n’agite que les derniers cheveux,
Tandis que la jeunesse pâlit, spectrale, et meurt ;
Tandis que la pensée ne rencontre que le chagrin
Et les larmes du désespoir,
Tandis que la Beauté perd son œil lustral,
Et que l’amour nouveau languit en vain.
Fuir ! Fuir ! m’envoler vers toi,
Non dans le char aux léopards de Bacchus,
Mais sur les ailes invisibles de la Poésie,
Même si le lourd cerveau hésite :
Je suis déjà avec toi ! Tendre est la nuit,
Et peut-être la Lune-Reine sur son trône,
S’entoure-t-elle déjà d’une ruche de Fées, les étoiles ;
Mais je ne vois ici aucune lueur,
Sinon ce qui surgit dans les brises du Ciel
A travers les ombres verdoyantes et les mousses éparses.
Je ne peux voir quelles fleurs sont à mes pieds,
Ni quel doux parfum flotte sur les rameaux,
Mais dans l’obscurité embaumée, je devine
Chaque senteur que ce mois printanier offre
A l’herbe, au fourré, aux fruits sauvages ;
A la blanche aubépine, à la pastorale églantine ;
Aux violettes vite fanées sous les feuilles ;
Et à la fille aînée de Mai,
La rose musquée qui annonce, ivre de rosée,
Le murmure des mouches des soirs d’été.
Dans le noir, j’écoute ; oui, plus d’une fois
J’ai été presque amoureux de la Mort,
Et dans mes poèmes je lui ai donné de doux noms,
Pour qu’elle emporte dans l’air mon souffle apaisé ;
A présent, plus que jamais, mourir semble une joie,
Oh, cesser d’être – sans souffrir – à Minuit,
Au moment où tu répands ton âme
Dans la même extase !
Et tu continuerais à chanter à mes oreilles vaines
Ton haut Requiem à ma poussière.
Immortel rossignol, tu n’es pas un être pour la mort !
Les générations avides n’ont pas foulé ton souvenir ;
La voix que j’entends dans la nuit fugace
Fut entendue de tout temps par l’empereur et le rustre :
Le même chant peut-être s’était frayé un chemin
Jusqu’au cœur triste de Ruth, exilée,
Languissante, en larmes au pays étranger ;
Le même chant a souvent ouvert,
Par magie, une fenêtre sur l’écume
De mers périlleuses, au pays perdu des Fées.
Perdu ! Ce mot sonne un glas
Qui m’arrache de toi et me rend à la solitude !
Adieu ! L’imagination ne peut nous tromper
Complètement, comme on le dit – ô elfe subtil !
Adieu ! Adieu ! Ta plaintive mélodie s’enfuit,
Traverse les prés voisins, franchit le calme ruisseau,
Remonte le flanc de la colline et s’enterre
Dans les clairières du vallon :
Etait-ce une illusion, un songe éveillé ?
La musique a disparu : ai-je dormi, suis-je réveillé
?
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Rilke
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MessageSujet: Re: John Keats   Mar 21 Mai 2013, 12:21

J'ai découvert ce poète grâce au film Bright Star diffusé il y a peu sur Arte. Autant dire que cette Ode à un Rossignol fut une vraie révélation. J'aimerais vous partager une lecture du poème dont j'ai bien aimé la traduction et l'accompagnement. Il s'agit du générique de fin du film tout simplement.

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soussou
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MessageSujet: Re: John Keats   Lun 29 Juil 2013, 10:45




L’épitaphe gravée sur la stèle de John Keats dans le cimetière protestant de Rome est ainsi rédigée par la propre main du poète : « Here lies one whose name was writ in water » (ici repose celui dont le nom était écrit sur l’eau). Dans Endymion au Livre IV, nous pouvons également lire ces mots si forts :

I have clung
To nothing, loved a nothing, nothing seen
Or felt but a great dream!

Je ne me suis attaché
A rien, n’ai aimé qu’un rien, n’ai rien vu
Ni senti qu’un rêve immense !
Traduction Fouad El-Etr

Quel océan, quelle distance entre la vacuité présagée par ces images du vide et l’immensité suggérée par le rêve et tous les possibles détachés de leurs contingences terrestres ! La poésie de Keats appartient bien entendu au panthéon du romantisme anglais où ses vers se font l’écho de la beauté de la nature. Quelle est-elle cette nature et comment se partage-t-elle dans le cœur du jeune poète anglais avec les fruits savoureux de la culture antique qu’il chérit tant ? C’est peut-être à partir de la notion de sensation et des sens qu’il est possible de tisser une toile telle cette tresse d’hommes et filles dans le marbre ouvragée, avec les branches des bois et l’herbe foulée fraîche dont la permanence sera le témoin d’une vérité qui ne saurait mourir (Ode sur une urne grecque, V). « Ode à un rossignol et autres poèmes » de John Keats ouvre ainsi à tout un univers où la délicatesse du jeune poète transcende les années difficiles de son adolescence marquées par la mort précoce de ses parents. La mort n’est pas absente et rôde sans pour autant sombrer dans la morbidité : le délicat contrepoint formé par la narration du poète et le chant du rossignol dans Ode à un rossignol suffit à s’en convaincre. Alors que Keats avoue : « Mon cœur a mal, et une langueur sourde oppresse mes sens, comme si j’avais bu la ciguë (…) Tu chantes à tue-tête l’été pour ton plaisir. » L’insouciance de l’oiseau emplit les sens du narrateur qui ressent plus qu’il n’observe les beautés de la forêt où son cœur s’émerveille avant de se heurter au silence de la triste réalité.
Robert Browning ne s’était pas trompé quant à la valeur du jeune homme : « Milton et Keats, les deux poètes surhommes. » et Shelley, qui fut son ami, reconnaissait lui-même qu’il était un rival qui le dépasserait de beaucoup… C’est d’ailleurs sur son corps noyé quelques mois après la mort son ami que l’on découvrit des poésies de Keats…

Fouad El-Etr a honoré le grand poète mis en avant récemment avec le film de Jane Campion « Bright Star » en offrant une très belle traduction des odes, traduction qui a servi aux versions doublées et sous-titrées du film. Fouad El-Etr est lui-même poète et fondateur des éditions La Délirante, spécialisées dans les livres rares et les belles éditions. C’est ainsi grâce à un regard de l’intérieur qu’il a su restituer cette poésie parfois redoutable pour l’âme, en témoigne ce dialogue entre le poète et le rossignol :

Mourir plus que jamais voluptueux me semble,
Cesser d’être à minuit sans douleur aucune
Alors que tu répands ton âme au loin
Dans une telle extase !
Tu chanterais encore, et moi l’oreille vaine –
Pour ton haut requiem je ne serai que terre.
.

La poésie originale placée en vis-à-vis sur la page de gauche permet d’apprécier les choix de l’auteur, choix qui jamais n’occultent la splendeur des sonnets de Keats, mais au contraire les subliment par d’heureuses équivalences toutes chargées de manifester la beauté si chère au poète anglais. Le soin apporté à cette édition de référence se manifeste également par la beauté du travail éditorial salué par un nouveau tirage après le succès du livre. Lire cette poésie de Keats sur du papier Vergé dans une édition brochée à la typographie irréprochable est un bonheur rare et qui mérite d’être partagé !
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Ysandre
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MessageSujet: Re: John Keats   Mar 30 Juil 2013, 05:01

j'ai adoré Keats quand j'avais une vingtaine d'années. Je le relirai maintenant avec un certain bonheur !
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nicyrle
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MessageSujet: Re: John Keats   Mar 30 Juil 2013, 08:52

Un beau compte-rendu, Soussou merci 
Au salon de "L'autre Livre" 2012 dans Le Marais, je me rappelle avoir vu au stand de La Délirante plusieurs beaux livres et cette œuvre de Keats avec, en illustration, une superbe aquarelle.
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polarjazz
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MessageSujet: keats   Ven 27 Déc 2013, 10:30

"J'ai laissé
Ma forte identité, mon véritable moi,
Quelque part entre le trône et là où je me trouve assis,
Ici, sur ce coin de terre."

"Je ne suis qu'une voix ;
Ma vie n'est que la vie des vents et marées,"
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