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 Shumona Sinha

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Natalia
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MessageSujet: Shumona Sinha    Mar 24 Jan 2012, 09:28

Shumona Sinha est née en 1973 à Calcutta en Inde. En 1990, elle obtient le prix du meilleur jeune poète du Bengale. Elle arrive à Paris en 2001. En collaboration avec le poète Lionel Ray, elle est l'auteur de plusieurs anthologies de poésie française et bengalie. Elle a publié un premier récit aux éditions de La différence, Fenêtre sur l'abîme, en 2008. Elle vit à Paris.


Editions de L'olivier 155 pages

Assommons les pauvres est le titre d'un texte de BAUDELAIRE dont je vous conseille la lecture avant de lire ce roman car il en donne une clef.
La narratrice de ce roman est interprète dans un établissement public qui s'occupe de donner leur sésame des milliers d'étrangers venus dans ce pays du Nord comme dans un Eldorado. Chaque jours elle écoute, pose des questions avec un officier . Elle entend souvent des histoires abracadabrantes car ces personnes paumées inventent parfois des tragédies ou des rivalités pour obtenir le statut de réfugiés politiques. Le style narratif m'a posé problème car je ne réussissais pas à entrer en empathie avec cette galerie de personnages toutefois il y a de belles phrases et des mots coup de poing. L'histoire se déroule au commissariat car la narratrice a assommé un immigré. Le sujet de ce roman ( assez court) tourne autour de cette nuit au commissariat durant laquelle elle va tenter de comprendre son geste et sa violence. Car il y en a de la violence dans ce récit une violence pesante, dérangeante et boueuse. Et puis on se sent très impuissant dans tout le roman, tout paraît quasiment absurde et irréel.
Je ne peux pas dire que j'ai apprécié ce roman, il y manque un je ne sais quoi qui m'aurait permis de rentrer dedans plus facilement pourtant je me dis aussi que cette froideur du texte correspond à cet univers bureaucratique et à la misère côtoyée par ces demandeurs d'asile. La narratrice rejette en bloc son passé en Inde. J'ai trouvé aussi que le regard «  hautain » «  écoeuré » qu'elle pose sur ces anciens compatriotes fait très mal.
Finalement j'ai été dérangée, voilà c'est le bon terme. J'espère qu'un jour j'aurais un autre avis de lecture.
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MessageSujet: Re: Shumona Sinha    Mar 24 Jan 2012, 09:50

En attendant des avis plus précis, le texte/contexte


Assommons les Pauvres !


Pendant quinze jours je m'étais confiné dans ma chambre, et je m'étais entouré des livres à la mode dans ce temps-là (il y a seize ou dix-sept ans); je veux parler des livres où il est traité de l'art de rendre les peuples heureux, sages et riches, en vingt-quatre heures. J'avais donc digéré, - avalé, veux-je dire, toutes les élucubrations de tous ces entrepreneurs de bonheur public, - de ceux qui conseillent à tous les pauvres de se faire esclaves, et de ceux qui leur persuadent qu'ils sont tous des rois détrônés. - On ne trouvera pas surprenant que je fusse alors dans un état d'esprit avoisinant le vertige ou la stupidité.

Il m'avait semblé seulement que je sentais, confiné au fond de mon intellect, le germe obscur d'une idée supérieure à toutes les formules de bonne femme dont j'avais récemment parcouru le dictionnaire. Mais ce n'était que l'idée d'une idée, quelque chose d'infiniment vague.

Et je sortis avec une grande soif. Car le goût passionné des mauvaises lectures engendre un besoin proportionnel du grand air et des rafraîchissants.

Comme j'allais entrer dans un cabaret, un mendiant me tendit son chapeau, avec un de ces regards inoubliables qui culbuteraient les trônes, si l'esprit remuait la matière, et si l'oeil d'un magnétiseur faisait mûrir les raisins.

Spoiler:
 


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Natalia
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MessageSujet: Re: Shumona Sinha    Mar 24 Jan 2012, 10:13

Merci

Un extrait page 58 :
"Parfois dès le départ ils baissaient les bras. Ecrasés sous un poids de peur et d'humiliation Tiraillés entre l'espoir et la lassitude. Parfois ils pleuraient. Au nom de leurs femmes et de leurs enfants. Père défunt et mère vieille. Les lèvres tremblotaient. Les yeux se plissaient, puis se remplissaient de larmes rouges. D'abord ils ne voulaient pas pleurer. Ils se mordaient les lèvres. Puis ils se laissaient aller. Pleurer leur faisaient du bien. Les bras baissés, les épaules amollies, ils pleuraient un bon coup. On leur offrait un verre d'eau, on leur tendait un paquet de Kleenex."
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rotko
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MessageSujet: Re: Shumona Sinha    Mar 24 Jan 2012, 11:03

On reparlera sans doute de ce titre. Je suis encore sous l'influence de Dinaw Mengestu avec Ce qu'on peut lire dans l'air,, mais je ne suis pas sûr qu'il plaira à tout le monde. Certains trouveront peut-être qu'il ne se passe rien.

Pourtant j'y trouve le faux discours, et le vrai discours des demandeurs d'asile ou des "entrants". Il faudra d'ailleurs revenir sur ce terme avec Guillaume Le Blanc.

Le discours convenu, comprenez les attentes des fonctionnaires de l'immigration, ils veulent des persécutions en Afrique, des viols, des massacres, des harcèlements, des péripéties de voyage etc.
Ces discours correspondent à des réalités, on le sait bien, mais pas à tous les itinéraires.

Que veut le demandeur ? trouver un asile. Il a tout quitté, il faut se poser, donc il pense avoir plus de chances avec un récit "qui marche". Si ça ne marche pas, il sera refoulé de partout, un itinérant perpétuel, bref de quoi perdre la boussole, dans tous les sens du terme.

Le vrai discours, s'il existe, c'est ce que transmet Dinaw Mengestu avec son personnage, qui s'invente une histoire, se demande sans cesse s'il est installé ou en transit, s'il peut poser son sac, si sa chaise est bien solide.
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MessageSujet: Re: Shumona Sinha    Mar 24 Jan 2012, 11:58

Natalia a écrit:

La narratrice de ce roman est interprète dans un établissement public qui s'occupe de donner leur sésame des milliers d'étrangers venus dans ce pays du Nord comme dans un Eldorado. Chaque jours elle écoute, pose des questions avec un officier . Elle entend souvent des histoires abracadabrantes car ces personnes paumées inventent parfois des tragédies ou des rivalités pour obtenir le statut de réfugiés politiques.

le documentaire de Patrice chagnard les arrivants montre à quel point il est difficle d'occuper certains postes. On voit ainsi plusieurs fonctionnaires chargés de monter des dossiers, animés des meilleures intentions du monde, ne plus pouvoir tenir le coup et donner leur démission.
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Natalia
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MessageSujet: Re: Shumona Sinha    Mar 24 Jan 2012, 19:27

ou je note tes références littéraires que je découvre aussi à la bib. J'ai pu lire un article sur ces deux auteurs.
A noter que Shumona Sinha a été licenciée de son poste à l'ofpra à la sortie de ce roman L'article du monde qui en parlait n'est plus en accès.
Oui les immigrés dans ce roman s'inventent des malheurs pire que leur misère parce que dire " je fuis la pauvreté"' est-ce que ça suffirait ? pas certaine Et ils expriment ce que les passeurs leur ont dit de raconter mais il faut dire que ce roman à priori ne se déroule pas de nos jours car il parle à mots couverts de l'immigration des indiens. Il y a aussi les avocats qui font pression sur les interprètes pour qu'ils disent ce dont les avocats ont besoin

Je réitère c'est un roman suffocant
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MessageSujet: Re: Shumona Sinha    Dim 05 Fév 2012, 17:20

Effectivement, ce livre ne respire ni l'empathie, ni la générosité, on en est loin !

Pourtant la similitude de situations entre la narratrice, interprète des arrivants, et ceux-ci, aurait pu créer des liens. L'interprète doit en effet subir un interrogatoire administratif poussé après son agression contre un immigré, de même que les demandeurs d'asile doivent affronter un interrogatoire précis pour que leur dossier ait une chance d'être accepté.

Au départ la narratrice admet que la misère n'est pas aux yeux de l'office d'immigration un argument pris en compte. Il faut alléguer d'autres motifs, donc raconter ce que les juges veulent entendre, ie des scénarios convenus de mauvais traitements, de harcèlements, de persécutions.

En fait la narratrice en vient à détester ceux qu'elle doit traduire, sensible peut-être à un effet de miroir qui lui rappelle sa propre histoire. L'aigreur envers son propre pays d'origine, la lassitude devant un théâtre marqué par les mensonges (des requérants) et l'ignorance (des juges) donnent à ce récit une violence difficilement supportable, malgré (ou à cause de) la bonne tenue de l'écriture.
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MessageSujet: Re: Shumona Sinha    Dim 05 Fév 2012, 18:01

Je trouve votre échange très intéressant, Natalia et Rotko. Il me rappelle ce que j'ai lu dans Chroniques de rétention 2008-2010 de La Cimade, association de solidarité active avec les migrants, réfugiés et demandeurs d'asile : une chronique au jour le jour de ce que vivent les bénévoles au contact de tous ces malheureux ; eux aussi racontent les inventions plus ou moins crédibles dictées par le désespoir et ils font état de la difficulté à assumer ce qu'ils voient et entendent ; certains craquent, d'autres parlent d'indispensables temps de retrait, de prise de distance nécessaire.
Cela rejoint tout à fait ce que m'a raconté mon coauteur d'origine vietnamienne, lontemps impliquée dans des missions dans des camps de réfugiés en Asie : elle aussi évoque des problèmes analogues et la nécessité pour ceux qui mènent des actions de ce genre de privilégier les actes, sans s'embarrasser de discours ou de sentiments qui nuiraient à l'efficacité. Je trouve ces aspects-là terrifiants dans leur réalisme et déstabilisants pour ceux, comme moi, qui restent finalement "à l'extérieur".
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MessageSujet: Re: Shumona Sinha    Lun 06 Fév 2012, 18:31

On a l'impression que l'auteur a des comptes à régler : on dira que la narratrice n'est pas l'auteur, sans doute, que dès le début (p.10) elle est en rupture de compagnon et de travail, ce qui ne dispose pas à la bienveillance !

Car par moments elle se permet des procès collectifs : cette femme en situation de détresse ne faisait-elle pas partie des manifestantes contre Talisma Nasreen ? quel est le fondement de cette hypothèse ? on a l'impression d'un procès collectif et gratuit. S'il est le fait d'une personne excédée, autant mieux prévenir le lecteur.

D'autre part, oublier le conditionnement moral, culturel et religieux des requérants est inadmissible. Or on trouverait des exemples de ce genre. Qu'on demande à un célibataire s'il a des enfants, là où la société est rigide, ne peut que choquer. Sur certains sujets, chacun est susceptible. Des questions sur la virginité ou des avortements antérieurs sont trop brutales dans un interrogatoire.

Enfin le titre de Baudelaire, Assommons les pauvres, est à remettre dans le contexte ! il se propose de dynamiser son mendiant, de lui faire rechercher une liberté, une révolte, ce qui se produit, aux dépens du narrateur Razz

Dans ce livre, la charge est à sens unique, n'offre pas de possibilité de réponse. Au lecteur de les trouver ou de bien diagnostiquer le « cas » de la narratrice.

Natalia, aurais-tu les références de l'article du monde ?, que je fouille dans ma pile de journaux.
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MessageSujet: Re: Shumona Sinha    Lun 06 Fév 2012, 19:35

je te trouve les références demain rotko
ce qui m'a beaucoup heurtée aussi dans ce roman c'est que la narratrice a un niveau d'étude complètement différent des personnes dont elle interprète les propos. Elle le dit plusieurs fois elle tourne le dos à son ancien mode de vie, elle est conquise par la littérature et ne veut plus être confrontée à son passé commun avec ces personnes

J'ai franchement été écoeurée par son regard et sa pensée; et comme tu le dis pour Assommons les pauvres de Baudelaire, ici, ça m'a semblé complètement différent, plus un rêglement de compte en définitive.
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MessageSujet: Re: Shumona Sinha    Mar 07 Fév 2012, 16:49

Intriguée, j'ai emprunté aujourd'hui à la bibliothèque Assommons les pauvres !
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MessageSujet: Re: Shumona Sinha    Mar 07 Fév 2012, 17:17

Chouette nous allons avoir un autre avis cheers cheers
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MessageSujet: Re: Shumona Sinha    Mar 07 Fév 2012, 17:41

L'article du Monde dont tu parlais précédemment ne serait-il pas celui-là, Natalia ?

http://www.lemonde.fr/livres/article/2011/09/15/shumona-sinha-et-la-trahison-de-soi_1572512_3260.html
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MessageSujet: Re: Shumona Sinha    Mar 07 Fév 2012, 18:20

oui merci Nicyrle tu es une perle
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MessageSujet: Re: Shumona Sinha    Mar 07 Fév 2012, 18:32

ah ben non je ne pense pas que ça soit celui-ci car celui qui n'est plus en accès parle de son licenciement de l'Ofpra ( note je lis en diagonale car je suis sur le pc de mon compagnon ) je te dis mieux demain
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MessageSujet: Re: Shumona Sinha    Mar 07 Fév 2012, 22:13

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MessageSujet: Re: Shumona Sinha    Mar 07 Fév 2012, 22:39

Dans la page du Monde que j'indique plus haut, accessible celle-là pour l'instant Wink , son renvoi est brièvement évoqué.
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MessageSujet: Re: Shumona Sinha    Mer 15 Fév 2012, 17:56

Rotko et Natalia, je vous ai relus avec attention, après avoir refermé Assommons les pauvres. C’est un roman dérangeant, c’est certain, et je comprends même qu’on puisse se sentir mal à l’aise pendant la lecture et après.
Il me semble toutefois qu’il faut garder à l’esprit que, d’un bout à l’autre du texte, il ne s’agit pas de brosser un portrait de ces malheureux immigrés ni de dépeindre leur triste sort.
C’est exclusivement le point de vue de la narratrice qui est présenté, celle qui dit « je ». Or elle a la même peau « couleur d’argile » que l’homme qu’elle a frappé tous ceux dont jour après jour elle a traduit les récits. Dans son rôle d’interprète elle a une position intenable et c’est là que réside tout le tragique de ce roman. Dans le fond elle se débat dans une impossible neutralité dont, à l’évidence, elle ne peut sortir. Ce sont ses « frères » parce qu’ils viennent du même pays (jamais nommé d’ailleurs). Mais qu’ont-ils de commun ? Elle a choisi de venir en France, par amour de sa langue, de sa littérature. Pour eux, il y a eu départ forcé : s’ils avaient pu rester chez eux et vivre décemment, jamais ils ne seraient partis, et les voilà « sur une terre qu’ils n’aiment pas mais qu’ils désirent ». Elle avait, dès le départ, un bagage culturel suffisant pour s’intégrer, ce qui n’est pas et ne sera jamais leur cas, à commencer par cette langue française qu’ils ne possèdent pas.
Citation :
[Pour elle] ce fut l’aboutissement d’un projet lent, rien à voir avec une obligation familiale ni professionnelle. [Il aurait fallu] expliquer le désir caché, le désir né des longues heures pasées auprès des livres. L’éblouissement. L’ivresse. Les images d’une vie portée par une langue étrangère.
[S’y ajoutait son] rejet aussi de ce qui ne pouvait atteindre ce niveau, de ce qui ne savait illuminer, de ce qui chutait immanquablement dans la misère spirituelle.
Or cette misère spirituelle à laquelle elle se sentait condamnée si elle restait dans son pays, elle la retrouve incarnée dans ces réfugiés parce qu’elle est l’accompagnatrice et la conséquence de leur misère physique.
Le problème est que cette narratrice, de par son métier d’interprète, chaque jour, passe...
Citation :
...de l’autre côté des choses. Du périf. De l’Histoire. [Pour entrer] dans les zones privilégiées. Commence ensuite la confusion cauchemardesque, le métissage des civilisations.
Elle est censée servir de « trait d’union » entre le demandeur d’asile et l’officier qui va décider. Une fois dépassée l’ivresse de ce qu’elle appelle avec jubilation « la gymnastique des langues », elle s’aperçoit qu’elle ne peut satisfaire ni le requérant qui ment pour avoir une chance de se faire accepter ni le décideur qui exige la vérité mais quelle vérité ? Le mensonge a été acheté et il est tellement maladroit qu’il faudrait en corriger les invraisemblances ; l’accepter serait encourager et enrichir ceux qui exploitent les candidats au départ, dit l’officier qui lui-même est coincé, car il doit « protéger » le requérant mais n’accorder le droit d’asile que dans certaines conditions et la pauvreté n’est pas un motif reconnu. On nage dans l’absurde et l’hypocrisie administrative.
Citation :
À mes yeux, leur misère ne justifiait pas leur maladresse et leurs mensonges, leur agressivité et leur mesquinerie.

On rejoint ici d’une certaine façon le mendiant frappé par Baudelaire.
Les immigrés désespérés deviennent violents, agressifs. Cela ne leur rend pas leur dignité (troublante différence avec le pauvre du poète). L’interprète n’a que deux issues, le rejet de l’autre qui peut aller jusqu’à la haine, ou le rire quand la fable devient comique (un comique grinçant) et c’est tout aussi terrible car alors elle bascule complètement dans le camp des officiers qui interrogent
Citation :
Une bouffée de rire nous secouait de la tête aux pieds. Nous nous mordions les lèvres. Nous baissions la tête pour éviter de voir l’homme.
Il me semble que ce roman défend des idées intéressantes et, en dépit des apparences, éloignées d’une froideur ou d’un égoïsme insupportables. J’y vois une dénonciation d’un système injuste et faussement généreux qui demande à des officiers, dits « de protection » des demandeurs d’asile, d’écarter ceux qui ne rentrent pas dans les cases prévues, i.e. le plus grand nombre.
J’y trouve aussi l’idée que l’on ne choisit pas ses racines et que, par contre, on doit pouvoir choisir le pays où l’on veut vivre, que là est la véritable eleutheria antique. En même temps l’auteur démontre finement, à travers son personnage que le risque majeur est l’impasse quand il s’agit de se conformer aux règles du pays qu’on a choisi mais que cela conduit à condamner des êtres humains qui, a priori, ont les mêmes droits. Le tragique monte d’un cran lorsque resurgit malgré tout ce qui est lié aux origines de chacun comme si, justement, il était utopique de penser qu’on peut définitivement les rejeter. À cet égard, le chapitre sur la visite aux parents est poignant, car « aimer c’est trahir » ; bien sûr on peut le lire au premier degré et s’offusquer de ce que cette fille, « cœur lourd, gênée », puisse dire que tout son passé est oublié : « en aucune manière, nous ne pouvons nous comprendre » dit-elle et plus loin, « je ne les reconnais plus, mes parents ».
Mais n’est-ce pas une façon de découvrir une vérité cruelle : choisir une autre patrie, une autre vie, c’est nécessairement trahir, d’où une souffrance intolérable qui explose en haine et trouve sa concrétisation dans le geste fatal qui ouvre le roman : assommer un immigré ?
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MessageSujet: Re: Shumona Sinha    Mer 15 Fév 2012, 18:35

je te trouve bienveilllante, Smile

la mise en cause du système chargé de recueillir ou d'éloigner les requérants est vite expédiée, au profit d'une charge sur les menteurs eux-mêmes, plus que sur le mensonge forcé. De là à montrer la scène où les menteurs se congratulent vigoureusement sur leurs talents de comédiens... De même les pressions quasi menaçantes d'une avocate sur les interprètes me laissent sceptique. Certaines moqueries ou procès d'intention, sans fondement, par pur principe d'origine ou de religion, m'ont choqué.

Ce qui m'a gèné aussi est le regard condescendant, voire méprisant, sur les non diplômés. je crois avoir remarqué une seule personne trouvant grâce à ses yeux, une universitaire, comme par hasard. Quant au mépris pour les parents, et les paroles haineuses qu'elle leur adresse, c'est la même attitude.

Que l'auteur se moque des associations d'aide aux immigrés me gène moins, Dickens n'aimait pas trop lui non plus un certain angélisme extatique. Bref je verrais assez bien dans son cas la morgue de l'intégrée avec le syndrôme de l'autobus : on pousse les autres pour entrer, et une fois qu'on y est, on dit "ça suffit, trop de monde à bord".

Le documetaire que j'ai vu, tourné pendant un an dans les locaux de l'offpra, et qui interrogeait sans complaisance les chargés de dossier présentait une façade moins cynique ( de là à penser que le cynisme est une attitude littéraire..).
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MessageSujet: Re: Shumona Sinha    Mer 15 Fév 2012, 22:54

Je suis bienveillante de nature, Rotko, je revendique la bienveillance Wink
Mais en l'occurrence, non, je n'ai pas la sensation d'être bienveillante, en revanche je te trouve sévère Wink Et surtout, je crois qu'il faut prendre toutes ces scènes d'apparence provocatrice autrement, un peu comme si à la Baudelaire, l'auteur bousculait ses lecteurs !
Ainsi, je n'ai pas du tout perçu de "regard méprisant, voire condescendant" sur les non diplômés, encore une fois c'est la conscience qu'elle est désormais très loin du monde de "ces gens-là qui envahissaient les mers comme des méduses mal-aimées", l'image est violente, c'est sûr mais elle rend l'idée saisissante même si elle est dérangeante. Cette différence installée, irréversible, est terrible, elle est aussi le reflet d'une violence généralisée qui contamine tout le monde, requérants, interprètes, avocats et même humanitaires. C'est une vision pessimiste mais réaliste, je le crains. A un moment, il est question aussi de l'isolement absolu de chacun, du fait que tout dialogue est illusoire, qu'il n'y a que des monologues qui parfois se croisent fugitivement.
Je ne dis pas que j'adhère au point de vue de la narratrice (et je me garderai bien de dire que c'est celui de l'auteur) mais simplement que c'est lui qui nous est présenté, qu'il est hélas plausible et qu'il traduit finalement une souffrance et une impuissance profondes, bien loin, pour moi, de toute forme de cynisme.
Je me trompe peut-être !
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MessageSujet: Re: Shumona Sinha    Jeu 16 Fév 2012, 07:13


Citation :
je me garderai bien de dire que [le point de vue de la narratrice] c'est celui de l'auteur.

oui, moi aussi. je relis ton texte Smile
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MessageSujet: Re: Shumona Sinha    Jeu 16 Fév 2012, 12:30

je sais que tu es bienveillante de nature. Je ne relirai pas le livre, ni n'en citerai des passages, je crois en avoir fait le tour.

Si le livre t'apparaît comme stimulant pour la réflexion (pourquoi pas ?), ne jette-t-il pas une ombre sur Opium Poppy de hubert haddad, récit qui rassemble toutes les situations ... qui font l'arsenal des requérants ? ange



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MessageSujet: Re: Shumona Sinha    Jeu 16 Fév 2012, 12:37

rotko a écrit:
je sais que tu es bienveillante de nature. Je ne relirai pas le livre, ni n'en citerai des passages, je crois en avoir fait le tour.

Si le livre t'apparaît comme stimulant pour la réflexion (pourquoi pas ?), ne jette-t-il pas une ombre sur Opium Poppy de hubert haddad, récit qui rassemble toutes les situations ... qui font l'arsenal des requérants ? ange
Pour moi, ces deux livres ne se comparent pas ; l'écriture est très différente et le point de vue n'est pas le même. Les deux m'ont "accrochée" pour des raisons différentes.
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MessageSujet: Re: Shumona Sinha    Jeu 16 Fév 2012, 17:59

Je viens de lire (par curiosité) cet échange et je n'ai qu'un mot : chapeau bas chapeau chapeau Nicyrle. Cette analyse est très intéressante et très finement menée. Quel style! chapeau chapeau
Je ne connais pas les livres dont vous parlez mais je m'empresse de noter ces références quelque part car en ce moment j'aurais plutôt besoin de lectures pétillantes ... Si vous avez des idées, je prends! Wink
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MessageSujet: Re: Shumona Sinha    Lun 17 Fév 2014, 06:40

Assommons les pauvres ! (2011) lui vaut des lauriers et... son éviction de l'Ofpra, éreinté dans ce roman sur les pratiques de l'office envers les réfugiés. Avec Calcutta, son troisième opus, la traductrice émérite joue sur un nouveau registre, celui du retour au pays et de la nostalgie

Calcutta, par Shumona Sinha. L'Olivier, 208p

Shumona n'est pas Trisha, son héroïne, mais elle lui ressemble diablement. A la mort de son père, cette jeune femme bengalie installée à Paris s'envole vers Calcutta. Dans la grande maison vide de son enfance, sa mémoire vagabonde. Début des années 1970, Bengale occidental : Shankhya, son père, militant du Parti communiste, subit la main de fer d'Indira Gandhi. Ses amis sont arrêtés et exécutés. S'il sort indemne de ces années de feu, sa philosophie bat de l'aile, lui qui pensait que "l'idéalisme rouge les protégeait du nationalisme religieux et du fondamentalisme".

Tumulte politique, mais aussi désarroi familial. Urmila, la mère, atteinte de mélancolie (de folie, selon les codes de l'époque) couvre son foyer de ses zones d'ombre. En romancière avertie, Shumona Sinha alterne, dans un français plus que parfait, les allers-retours entre hier et aujourd'hui, bouleversements publics et histoire privée. C'est là tout le sel de ce récit, dont les accents poétiques parfument jusqu'aux pages les plus sanglantes


source l'Express.
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MessageSujet: Re: Shumona Sinha    

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Shumona Sinha
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