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 Jacques Lacan

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Luca
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MessageSujet: Jacques Lacan   Ven 27 Jan 2012, 09:43

Je parle aux murs
Seuil, 2001, 112 pages.

Citation :
4e de couverture :

Ces murs sont ceux de la chapelle de Sainte-Anne. Invité à y prononcer des conférences, Lacan, 70 ans, y retrouve sa jeunesse d’interne en psychiatrie. Il s’amuse, improvise, se laisse aller. C’est du savoir qu’il parlera, annonce-t-il, et l’intention est polémique : les meilleurs de ses élèves, eux, captivés par l’idée que l’analyse fait le vide, ont levé le drapeau du non-savoir, emprunté à Georges Bataille. Non, dit Lacan, la psychanalyse procède du savoir, d’un savoir supposé, supérieurement organisé, qui est l’inconscient. On n’y accède que par deux voies : la vérité, d’abord (l’analysant s’efforce de dire tout ce qui lui passe par la tête), la jouissance, ensuite (l’analyste interprète toujours les dits de l’analysant en termes de libido ). Deux autres voies en barrent l’accès : l’ignorance (s’y adonner avec passion, c’est toujours consolider le savoir établi), et le pouvoir (passion de la puissance, d’où méconnaissance de ce que seul révèle l’acte manqué). Ce qu’enseigne la psychanalyse de plus précieux, c’est l’impuissance. Leçon de sagesse pour une époque, la nôtre, qui voit la bureaucratie, au bras de la science, rêver de changer l’homme dans ce qu’il a de plus profond, que ce soit par la propagande (les campagnes anti-tristesse), la manipulation directe du cerveau (NeuroSpin), ou la bio-technologie .

Lacan a affirmé que « l’inconscient est structuré comme un langage » et qu’ « il n’y a de jouissance qu’à travers le langage ». Cette conception est intéressante : si la jouissance est déterminé 1) par le désir initial 2) par une « interpénétration » (au sens plus figuré que propre, plus psychologique) entre un individu et un objet (un autre individu, une idée, un art, etc.), alors en effet, quoi de plus pénétrant que le langage ? Et pourtant, même lui n'est qu'une recherche de cette jouissance, car même lui ne peut l'atteindre.

Quelques extraits :

« Il n’y a pas une interprétation analytique qui ne soit faite pour donner à quelque proposition qu’on rencontre sa relation à une jouissance. Qu’est-ce que veut dire la psychanalyse ? Que cette relation à la jouissance, c’est la parole qui en assure la dimension de vérité. Et encore n’en reste-t-il pas moins assuré que la parole ne peut la dire complètement. Elle ne peut, comme je m’exprime, que mi-dire cette relation, en forger un semblant, le semblant de ce qui s’appelle un homme ou une femme. »

« Celui qui a poussé le plus loin le discours du maître avant que je n’amène l’objet a au monde, et qui l’a évidemment loupé parce qu’il ne connaissait pas l’objet a, c’est Hegel, pour le nommer. Hegel nous a toujours dit que, s’il y avait quelqu’un qui ne comprenait rien au discours du maître, c’était le maître. En quoi il reste dans la psychologie, parce qu’il n’y a pas de maître, il y a le signifiant-maître, et que le maître suit comme il peut. »

« Les espèces animales copulent, mais qu’est-ce qui nous prouve que ce soit au nom d’une jouissance quelconque, perverse ou pas ? Il faut vraiment être un homme pour croire que, de copuler, ça fait jouir. »

« Tout ce qui nous est resté légué par une tradition qu’on appelle philosophique fait une grande place au vide. Il y a même un nommé Platon qui a fait pivoter autour de là toute son idée du monde, c’est le cas de le dire. C’est lui qui a inventé la caverne. Il en a fait une chambre noire. Il y avait quelque chose qui se passait à l’extérieur, et tout ça, en passant par un petit trou, faisait des ombres. C’est là que, peut-être, on aurait un petit fil, un petit bout de trace. C’est manifestement une théorie qui nous fait toucher du doigt ce qu’il en est de l’objet a.
Supposez que la caverne de Platon, ce soit ces murs où se fait entendre ma voix. Il est manifeste que les murs, ça me fait jouir. Et c’est en ça que vous jouissez tous, et tout un chacun, par participation. Me voir parlant aux murs est quelque chose qui ne peut pas vous laisser indifférents. Et, réfléchissez, supposez que Platon ait été structuraliste, il se serait aperçu de ce qu’il en est vraiment de la caverne, à savoir que c’est sans doute là qu’est né le langage. »


Au-delà de la psychiatrie et de la psychanalyse, Jacan est un magnifique "jouisseur" des mots et le lire est particulièrement ré-jouissant.

« On ne sait pas si la série est le principe du sérieux. »

Et son ironie me fait souvent rire.

« Et si nous regardions d’un peu plus près comment c’est foutu, la science ? Essayez de faire ça une toute petite fois, avec une toute petite approche, mon écrit intitulé La science et la vérité. Il y avait un pauvre type, dont j’étais l’hôte à ce moment-là, qui a été malade de m’avoir entendu là-dessus, et après tout, c’est bien là que l’on voit que mon discours est compris. C’est le seul qui en ait été malade. C’est un homme qui s’est démontré de mille façons être quelqu’un de pas très fort. Moi, je n’ai aucune espèce de passion pour les débiles mentaux, je me distingue en cela de ma très chère amie Maud Mannoni. Mais comme les débiles mentaux on les rencontre aussi à l’Institut, je ne vois pas pourquoi je m’émouvrais. »
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rotko
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MessageSujet: Re: Jacques Lacan   Ven 27 Jan 2012, 10:48




Collection : PARADOX LACAN

et c'est aisément accessible à la comprenette d'un quidam ?
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http://grain-de-sel.cultureforum.net/forum.htm
Albert
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MessageSujet: Re: Jacques Lacan   Ven 27 Jan 2012, 11:29

A la lecture des extraits, non! Pour comprendre , cela suppose de savoir ce qu'est un signifiant, le petit a, la notion de structure, celle de langage, etc.....
Mais merci pour l'info Luca
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Luca
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MessageSujet: Re: Jacques Lacan   Ven 27 Jan 2012, 12:29

Albert a écrit:
A la lecture des extraits, non! Pour comprendre , cela suppose de savoir ce qu'est un signifiant, le petit a, la notion de structure, celle de langage, etc.....
Mais merci pour l'info Luca
Tsss... ou tout simplement d'être intéressé par le sujet et ne pas avoir peur de faire chauffer wikipedia. Il n'est pas non plus nécessaire d'en comprendre chaque mot (exemple du structuralisme, qui n'empêche pas de comprendre l'idée).

Alors... Signifiant : c'est un signe qui désigne un signifié (objet, concept). Par exemple, le mot arbre désigne l'objet arbre, un panneau "interdit de stationner" désigne une interdiction de stationner, le rôle de "maître" désigne ce que maître, élève et institution veulent y trouver (différent pour chacun)... L'objet a ("petit a") pourrait être, en simplifiant, l'objet du désir, constitué par un éventuel objet réel auquel il faut ajouter tout ce que l'individu projette sur cet objet. Le langage : je crois que même avec une conception très ordinaire, on peut comprendre les propos de Lacan.

Un autre extrait :

« C’est un truc que j’avais trouvé dans un almanach qui s’appelait Paris en l’an 2000. Ce n’est pas sans talent, encore qu’on n’ait jamais plus entendu parler du nom du type dont je cite le nom – je suis honnête – et qui raconte cette chose qui vient comme des cheveux sur la soupe dans l’histoire de Fonction et champ. Ça commence comme ça :

Entre l’homme et la femme,
Il y a l’amour.
Entre l’homme et l’amour,
Il y a un monde.
Entre l’homme et le monde,
Il y a un mur.


[…] C’est de la poésie proverbiale, parce que ça ronronne :

Entre l’homme et la femme,
Il y a l’amour.


Mais bien sûr ! Il n’y a que ça, et :

Entre l’homme et l’amour,
Il y a un monde.


Quand on dit Il y a un monde, ça veut dire Vous, vous y arriverez jamais. Mine de rien, on dit au début : Entre l’homme et la femme, il y a l’amour, ça veut dire que ça colle. Un monde, ça flotte. Mais avec Il y a un mur, alors là, vous avez compris qu’entre veut dire interposition. Parce que c’est ambigu, l’entre. Ailleurs, dans mon Séminaire, nous parlerons de la mésologie. Qu’est-ce qui a fonction d’entre ? Mais là, nous sommes dans l’ambiguïté politique, et, il faut le dire, ça vaut le coup. »


Je comprends et je trouve même ça savoureux. Et pourtant, je n'ai lu ni son Fonction et champ de la parole et de la langue ni son Séminaire. Et je ne sais pas non plus, lorsque je découvre le texte, ce qu'est la mésologie, même si je peux le deviner vu qu'il parle du "entre", que méso est employé habituellement comme "médian" et que logie désigne habituellement une science ou un domaine d'étude ; ce qui ne m'empêche pas de vérifier :

Wikipédia a écrit:
La mésologie se veut être une science des milieux ; qui étudie de manière interdisciplinaire les interactions entre l'Homme et :
- son milieu physique (eau, air, sol et naturel (écologie), et
- son milieu socio-culturel (sociologie, sociopsychologie, intelligence sociale).

Non seulement j'ai compris, mais j'ai appris un mot. Razz
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Feral
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MessageSujet: Re: Jacques Lacan   Ven 27 Jan 2012, 18:46


Voilà qui va pile poil agrémenter ma recherche du moment sur les courants de la psychanalyse, en partant presque novice mais très curieuse.

Luca, je ne peux que t'encourager à nous fournir matière !!
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Albert
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MessageSujet: Re: Jacques Lacan   Ven 27 Jan 2012, 19:10

Si je puis me permettre, Feralbuddleia, si tu es débutante sur le thème, je te recommande la lecture de

Introduction aux œuvres de Freud, Frerenczi, groddeck, Klein, Winnicott, Dolto, Lacan publié chez Rivages psychanalyse sous la direction de Nasio.
Tu y trouveras un exposé très clair, précis et accessible (sauf la deuxième partie sur Lacan!!!)de l'évolution des théories psychanalytiques, et ça te donnera de bonnes bases pour aborder la suite.

Commencer par Lacan me semble très risqué et risque de te dégoûter du sujet.


Dernière édition par Albert le Ven 27 Jan 2012, 19:43, édité 1 fois
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Feral
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MessageSujet: Re: Jacques Lacan   Ven 27 Jan 2012, 19:23


Je ne suis pas complétement novice, ni "dégoûtable", mais merci pour la référence Albert, je pense que je me procurerais cet ouvrage.
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Luca
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MessageSujet: Re: Jacques Lacan   Sam 28 Jan 2012, 11:02

Albert a écrit:
Si je puis me permettre, Feralbuddleia, si tu es débutante sur le thème, je te recommande la lecture de

Introduction aux œuvres de Freud, Frerenczi, groddeck, Klein, Winnicott, Dolto, Lacan publié chez Rivages psychanalyse sous la direction de Nasio.
Tu y trouveras un exposé très clair, précis et accessible (sauf la deuxième partie sur Lacan!!!)de l'évolution des théories psychanalytiques, et ça te donnera de bonnes bases pour aborder la suite.

Commencer par Lacan me semble très risqué et risque de te dégoûter du sujet.
Je suis tout à fait d'accord. De toute manière, il est difficile d'aborder la psychanalyse sans connaître Freud.
Maintenant, si tu parles de courants actuels, ta recherche va être plus difficile car les psychanalystes ont aujourd'hui tendance à prendre à chaque auteur ce qui leur semble intéressant. Il y a aujourd'hui plus de coopération et moins de guerre de clochers.
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Luca
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MessageSujet: Re: Jacques Lacan   Ven 03 Fév 2012, 11:14

Sur un fil sur Lacan, on parlera bien sûr de psychanalyse, mais il ne faut pas oublier la richesse littéraire du monsieur. Pur plaisir pour le lecteur/auditeur.
Et il ne faut pas oublier, non plus, le plaisir d'être déstabilisé, interpelé, sorti des rails de la pensée ronronnante. Le discours de Lacan boulègue les neurones et provoque un cataclysme de questionnements qui dépassent de loin le domaine de la psychologie pour toucher à tout ce qui touche à l'humain et au monde.

Mon enseignement

Citation :
Chacune des trois conférences ici recueillies est une opération commando. Lacan se parachute devant des auditoires de rencontre. Il a une heure pour leur dire qui il est et ce qu’il fait. Il les rend sensibles au contraste suivant :
a) L’inconscient est admis, n’épate plus personne, mais ce n’est que par un effet de propagande ; la psychanalyse, on s’y est habitués, mais comme à une mode thérapeutique, servie par des « boniments » qui la ramènent à du déjà-connu.
b) Cependant, la psychanalyse introduit à une expérience sans pareille. L’inconscient freudien est une nouveauté sans précédent. Les fais ainsi révélés sont inassimilables aux évidences du sens commun comme aux présupposés de la philosophie. Pris au sérieux, ils exigent de tout repenser à nouveaux frais. Lacan s’y est attelé lui-même parce que ça s’est trouvé comme ça (anecdotes).
Sa méthode est de partir de ce que tout le monde sait. Puis, insensiblement, astucieusement, comme en se jouant, il fait jaillir en cascade des concepts surprenants : une pensée qui ne se pense pas elle-même ; un inconscient qui est un langage ; un langage qui est « sur le cerveau, comme une araignée » ; une sexualité qui « fait trou dans la vérité » ; un Autre où cette vérité s’inaugure ; un désir qui en est issu, et ne s’en extrait qu’au prix d’une perte, toujours ; et l’idée que tous ces paradoxes répondent à une logique, distincte de ce que l’on appelle « le psychisme ».
Jacques-Alain Miller.

« L’inconscient, on connaît ça depuis toujours. Bien sûr qu’il y a un tas de choses qui sont inconscientes, et même que tout le monde en parle depuis beaucoup de temps dans la philosophie. Mais dans la psychanalyse, l’inconscient, c’est un inconscient qui pense ferme. C’est fou ce que ça élucubre dans cet inconscient. C’est des pensées, dit-on.
Alors, là, attention, minute. « Si c’est des pensées, ça ne peut pas être inconscient. Du moment que ça pense, ça pense que ça pense. La pensée, c’est transparent à soi-même, on peut pas penser sans savoir qu’on pense. »
Bien sûr, cette objection n’a plus du tout de portée maintenant. Non pas que personne se soit vraiment fait une idée de ce qu’elle a de réfutable. Elle apparaît réfutable alors qu’elle est irréfutable. C’est justement ça, l’inconscient. »

« Sa vie sexuelle, il faudrait écrire ça avec une orthographe particulière. Je vous conseille beaucoup l’exercice qui consiste à essayer de transformer les façons dont on écrit les choses. Ça visse exuelle, voilà où nous en sommes.
C’est un exercice assez révélateur, et puis, c’est à l’ordre du jour. Pour allécher les gens friands, ceux qui sont pour l’instant en train d’entendre comme des échecs qu’on aurait tout foutu en l’air dans la linguistique, M. Derrida a inventé la grammatologie. Il faut lui donner des applications. Essayez de jouer avec l’orthographe, c’est une certaine façon de traiter l’équivoque, qui n’est pas du tout vaine. Vous verrez, si vous écrivez la formule ça visse exuelle, ça peut aller loin. Ça éclairera certaines choses, ça pourra faire venir une petite étincelle dans les esprits. »

« En marge d’une petite gravure de Goya, on trouve écrit – « Le sommeil de la raison engendre des monstres ». C’est beau, et comme c’est Goya, ça l’est encore plus, on les voit, ces monstres.
Voyez-vous, quand on parle, il faudrait toujours savoir s’arrêter à temps. Rajouter « engendre des monstres », n’est-ce pas que ça a fait du bien ? […] Ah ! les monstres, tout ça, l’imagination, ça nous fait un plaisir… Oh ! comme c’est bien, les psychopathes, vous savez disent les psychiatres, ça grouille, ça fourmille, ça invente, ça imagine, c’est épatant. Il n’y a qu’eux pour se l’imaginer. Je ne peux pas vous dire comment c’est pour le psychopathe, je ne le suis pas assez, mais ce n’est certainement pas du tout ce que les psychiatres en imaginent, surtout quand ils partent de je ne sais pas quoi, de la physiologie de la sensation, ou de la perception, pour passer à la construction, puis à la généralisation, tout ça afin d’essayer de penser à quel endroit ils achoppent, les pauvres. Ça, ça n’a absolument aucun rapport avec leurs constructions, on peut le toucher du doigt.
Il faudrait donc savoir s’arrêter. Le sommeil de la raison – c’est tout. »

« Freud nous a appris que, parmi ces malades, il y a des malades de la pensée. Seulement, il faut faire attention à la fonction ainsi désignée. Est-on malade de la pensée au sens où l’on dit – « Il travaille du chapeau », au sens où ça se passe au niveau de la pensée ? Est-ce que c’est ça ce que ça veut dire ?
Ça, c’est en somme ce qu’on disait jusqu’à lui. C’est bien là tout le problème. On parle de « psychopathologie mentale ». Il y a des étages dans l’organisme, et il y a l’étage supérieur. Au niveau des commandes, il doit y avoir quelque part un type dans une petite salle, d’où il peut éteindre tout ce qui est là-haut dans le plafond. C’est comme cela qu’on imagine la pensée d’un certain point de vue sommaire. Il y a quelque part quelque chose de directeur, et si c’est à ce niveau-là que ça se détraque, on aura des troubles de la pensée. Évidemment, si l’on éteint tout, cela engendrera une certaine perturbation, mais nous n’en serons pas moins tous bien vivants, nous nous dirigerons à tâtons vers une porte, et on remettra ça. C’est ça, la conception classique du malade de la pensée.
L’expression « malade de la pensée » peut-être prise dans un autre registre. Nous pourrions dire « des animaux malades de la pensée », comme on dit « des animaux malades de la peste ». C’est une autre acception. Je ne vais pas jusqu’à dire que la pensée en soi est une maladie. Le bacille de la peste, en lui-même, n’est pas une maladie non plus. Il l’engendre. Il l’engendre pour les animaux qui ne sont pas faits pour le supporter, le bacille. C’est peut-être ça dont il s’agit. Penser n’est pas en soi une maladie, mais il y en a qu’elle peut rendre malades. »

« Le travail des philosophes nous avait donné à supposer que la pensée est un acte transparent à lui-même, qu’une pensée est un acte transparent à lui-même, qu’une pensée qui se sait penser, c’est le critère dernier, l’essence de la pensée. Tout ce dont nous avions cru devoir nous purifier, nous dégager, pour isoler le processus de la pensée, à savoir nos passions, nos désirs, nos angoisses, voire nos coliques, nos peurs, nos folies, tout cela paraissait être témoin en nous de la seule intrusion de ce qu’un Descartes appelle le corps, car, à la pointe de cette purification de la pensée, il y a ceci, que nous ne pouvons saisir par aucun point que la pensée soit sécable. Tout viendrait du trouble apporté par des passions au fonctionnement des organes. Tel est le point où on en arrive au terme d’une tradition philosophique.
Tout au contraire, Freud, nous faisant retourner en arrière, nous dit que […] la pensée est depuis toujours incarnée, et cela est encore sensible pour nous, dans ce qui nous paraît le plus caduque, le plus déchet, le plus inadmissible, au niveau de certaines défaillances qui, en apparence, ne paraissent rien devoir qu’à la fonction du déficit. En d’autres termes, ça pense à un niveau où ça ne se saisit pas du tout soi-même comme une pensée.
Ça va plus loin. Si ça pense à un niveau où ça ne se saisit pas soit-même, c’est parce que ça ne veut à aucun prix se saisir. Ça préfère incontestablement se dessaisir de soi-même encore que ce soit pensé. Bien plus encore, ça ne reçoit pas volontiers du tout les observations qui pourraient venir du dehors inciter ce qui pense à se ressaisir comme pensée. C’est ça, la découverte de l’inconscient. »




Éditions du Seuil
139 pages
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Luca
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MessageSujet: Re: Jacques Lacan   Ven 31 Aoû 2012, 08:44

Séminaire sur La lettre volée d'Edgar Allan Poe prononcé le 26 avril 1955, édité au Seuil sous le titre Le Moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse puis en ouverture des Écrits de 1966.

Difficile de réduire un texte de Lacan à son contenu tant le contenant est virtuose. Mais bon, essayons...


Le contenu, d'abord...

À travers la nouvelle d'Edgar Alan Poe, La lettre volée, Lacan illustre quelques-uns de ces thèmes de prédilection.

♦ Les trois registres lacaniens Réel-sympolique-imaginaire » (RSI)

La métaphore de la table : la table imaginaire recoupe les différentes fonctions de la table (on mange dessus, on y pose des objets...) ; la table symbolique, c'est le mot table au sein du discours (à table !, faire table rase, table des matières...) ; le réel, c'est tout le reste, soit ce que l'on ne connaît pas (« le Réel, c'est l'impossible »).
Précision : si ces trois « dit-mensions » sont dissociées pour leur théorisation et leur enseignement, elles fonctionnent en totale synergie pour fonder – normalement – une entité solidement tissée (une « structure trine »)

Le symbolique, plus précisément, car c'est ce qui intéresse Lacan au tout premier chef.

C'est ce qui est « en-deçà » de l'imaginaire, c'est-à-dire que le premier nourrit le second. Lacan prend l'exemple des hiéroglyphes : « Tant qu'on a cherché quel était le sens direct des vautours, des poulets, des bonshommes debout, assis, ou s'agitant, l'écriture est demeurée indéchiffrable. C'est qu'à lui tout seul le petit signe "vautour" ne veut rien dire ; il ne trouve sa valeur signifiante que pris dans l'ensemble du système auquel il appartient. »

La lettre volée est prise comme symbole. Et à travers elle, Lacan explore la « notion de signifiant dans le symbole »

♦ Mais le signifiant, c'est quoi ?

Lacan s'inspire du principe de la double articulation linguistique de Saussure : le langage utilise les relations signifié/signifiant. En gros, le signifié serait « ce qu'on veut dire » et le signifiant « ce qu'on utilise pour dire ». Le signifiant est donc le son du mot parlé ou l'image du mot écrit, une construction purement humaine renvoyant à un concept ou une idée.
Par exemple, le mot (le signifiant) « arbre » (image écrite ou son prononcé) renvoie à différents signifiés : arbre d'une forêt, arbre généalogique, arbre à came...
Le concept de signifiant est ensuite étendu au-delà du mot : tout objet peut être un signifiant. Et donc la lettre (missive) peut l'être autant que la lettre (alphabétique).

♦ De là, la chaîne symbolique

La pensée humaine est « prisonnière » du symbole (mais c'est aussi ce qui fait sa richesse, la pensée « animale » étant, elle, prisonnière, du concret, de l'utilitaire). La prévalence de la chaîne symbolique fait que la détermination symbolique est supérieure à l'effet du hasard.

« L’objet humain tombe sous le coup de la saisie, qui, annulant sa propriété naturelle, l’asservit désormais aux conditions du symbole. » « La matière qu’elle déplace, en ses effets, dépasse de beaucoup en étendue celle de l’organisation cérébrale, aux vicissitudes de laquelle certains d’entre eux sont confiés, mais les autres ne restent pas moins actifs et structurés comme symboliques, de se matérialiser autrement. »

Lacan relève la traduction erronée du titre de la nouvelle : « the purloined letter, mettre de côté, ou, pour recourir à une locution familière qui joue sur les deux sens, de : mettre à gauche, car c’est bel et bien la lettre détournée qui nous occupe, celle dont le trajet a été prolongé (c’est littéralement le mot anglais), ou pour recourir au vocabulaire postal, la lettre en souffrance. »

« Le déplacement du signifiant détermine les sujets dans leurs actes, dans leur destin, dans leurs refus, dans leurs aveuglements, dans leur succès et dans leur sort, nonobstant leurs dons innés et leur acquis social, sans égard pour le caractère ou le sexe, et que bon gré mal gré suivra le train du signifiant comme armes et bagages, tout ce qui est du donné psychologique. »

« C’est la lettre et son détour qui régit leurs entrées et leurs rôles. Qu’elle soit en souffrance, c’est eux qui vont en pâtir. À passer sous son ombre, ils deviennent son reflet. À tomber en possession de la lettre, – admirable ambiguïté du langage –, c’est son sens qui les possède. »

« Le ministre donc n’est pas absolument fou dans cette stagnation de folie, et c’est pourquoi il doit se comporter selon le mode de la névrose. Tel l’homme qui s’est retiré dans une île pour oublier, quoi ? il a oublié, – tel le ministre à ne pas faire usage de la lettre, en vient à l’oublier. C’est ce qu’exprime la persistance de sa conduite. Mais la lettre, pas plus que l’inconscient du névrosé, ne l’oublie. Elle l’oublie si peu qu’elle le transforme de plus en plus à l’image de celle qui l’a offerte à sa surprise, et qu’il va maintenant la céder à son exemple à une surprise semblable. »

L'intersubjectivité

« Le Réel, c'est l'impossible » : le sujet est «  sans recours contre un Autre absolu », l'Autre ne nous est jamais connu, nous accédons seulement à une image de l'autre, construite à travers une série de projections/identifications.

Si on prend deux individus A et B en interaction.
A tente de « deviner » ce que va penser/dire/faire B (il fait une appréciation). Il s'agit d'une identification imaginaire, une imitation interne de B. « A objective B » : il en fait un objet qu'il manipule en pensée.
Puis A agit selon son appréciation.
Mais B tente aussi de penser/dire/faire A : même processus, « B objective A ».
On finit par avoir B qui objective A qui objective B, etc. sans fin, en une « oscillation infinie »).

Le même phénomène aurait pu être illustré avec la nouvelle Le scarabée d'or.

« Après un coup gagné ou perdu pour moi, nous dit en substance le garçon, je sais que si mon adversaire est un simple, sa ruse n’ira pas plus loin qu’à changer de tableau pour sa mise, mais que s’il est d’un degré plus fin, il lui viendra à l’esprit que c’est ce dont je vais m’aviser et que dès lors il convient qu’il joue sur le même » [ceci rejoint les recherches actuelles sur la théorie de l'esprit]

« C’est par une imitation interne de ses attitudes et de sa mimique qu’il prétend obtenir la juste appréciation de son objet. »

L'automatisme de répétition

Freud l'appelait « compulsion de répétition » : processus autonome, incoercible et inconscient obéissant au caractère conservateur des pulsions, caractère qui implique le refoulement. Ce qui est refoulé, c'est « ce qui est demeuré incompris » et qui, dès lors, n'a de cesse de « faire retour » (rêves, symptômes, mises en acte...) afin de permettre la résolution dont dépend la délivrance du sujet.

Les objets refoulés sont donc « oubliés » de la conscience mais restent malgré tout incessamment sous nos yeux aveuglés par l'évidence (comme la lettre volée), et ce par le biais des rêves, lapsus, actes manqués mais aussi de tous nos mécanismes de défenses (symptôme, projection...).

Le symptôme est alors considéré comme une reproduction déguisée d'un conflit passé. Par exemple, le symbole hystérique est un symbole mnésique). Certains symptômes sont d'ailleurs manifestement répétitifs (ex. des rituels obsessionnels).

« [À travers l'automatisme de répétition] l’inconscient manifeste son originalité de ne pouvoir se satisfaire que de retrouver l’objet foncièrement perdu. »



… et le contenant !

Comme à son habitude brillant, Lacan jongle avec les mots, les concepts, les digressions qui n'en sont pas, les chausse-trappes et les jack-in-the-box. Plaisir (jouissance ?). Exemples :

« Ce qui est caché n’est jamais que ce qui manque à sa place, comme s’exprime la fiche de recherche d’un volume quand il est égaré dans la bibliothèque. Et celui-ci serait-il en effet sur le rayon ou sur la case d’à côté qu’il y serait caché, si visible qu’il y paraisse. C’est qu’on ne peut dire à la lettre que ceci manque à sa place que de ce qui peut en changer, c’est-à-dire du symbolique.
(…) Et comment en effet, pour revenir à nos policiers, auraient-ils pu saisir la lettre, ceux qui l’ont prise à la place où elle était cachée ? Dans ce qu’ils tournaient entre leurs doigts, que tenaient-ils d’autre que ce qui ne répondait pas au signalement qu’ils en avaient ? A letter, a litter, une lettre, une ordure. On a équivoqué dans le cénacle de Joyce sur l’homophonie de ces deux mots en anglais. La sorte de déchet que les policiers à ce moment manipulent ne leur livre pas plus son autre nature de n’être qu’à demi déchiré. Un sceau différent sur un cachet d’une autre couleur, un autre cachet du graphisme de la suscription sont là les plus infrangibles des cachettes. Et s’ils s’arrêtent au revers de la lettre où, comme on sait, c’est là qu’à l’époque l’adresse du destinataire s’inscrivait, c’est que la lettre n’a pas pour eux d’autre face que ce revers. »


« Scripta manent, c’est en vain qu’elle apprendrait d’un humanisme d’édition de luxe la leçon proverbiale que verba volant termine. Plût au ciel que les écrits restassent, comme c’est plutôt le cas des paroles : car de celles-ci la dette ineffaçable du moins féconde nos actes par ses transferts. Les écrits emportent au vent les traites en blanc d’une cavalerie folle. Et, s’ils n’étaient feuilles volantes, il n’y aurait pas de lettres volées. »
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rotko
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MessageSujet: Re: Jacques Lacan   Ven 31 Aoû 2012, 09:09

Effectivement c'est brillant ; à mon avis on est plus près de Lacan que de Poe qui sert de pré-texte à Lacan.
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Luca
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MessageSujet: Re: Jacques Lacan   Ven 31 Aoû 2012, 09:11

rotko a écrit:
on est plus près de Lacan que de Poe qui sert de pré-texte à Lacan.
Comme toujours chez Lacan, grand narcissique. Wink
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Luca
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MessageSujet: Re: Jacques Lacan   Ven 31 Aoû 2012, 09:30

Pour détendre les neurones :

« Pour le psychanalyste, la loi est différente [du "rendez à César ce qui est à César et à dieu de qui est à Dieu"] ; elle est : rendez à la vérité ce qui est à la vérité et à la connerie ce qui est à la connerie.
Eh bien, ce n'est pas si simple ! Parce qu'elles se recouvrent et que, s'il y a une dimension qui est là, propre à la psychanalyse, ce n'est pas tant la vérité de la connerie que la connerie de la vérité. »


Jacques Lacan, séminaire du 22 novembre 1967, cité dans Les impromptus de Lacan, 543 bons mots recueillis par Jean Allouch, 1998 Éditions Mille et une.

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florence
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MessageSujet: Me voici   Lun 03 Sep 2012, 16:29

Salut à vous tous,

J'aperçois Lacan qui pointe le bout de son nez.

Il est vrai qu'il est dur à éplucher: mais au combien intéressant.

Je suis en psychanalyse depuis bientôt 2 ans, pur bonheur, enfin, tout est relatif!!!


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MessageSujet: Re: Jacques Lacan   Mer 02 Jan 2013, 07:33




à télécharger ici.

Lacan retient de Freud quatre notions importantes qu'il présente comme les piliers du savoir analytique : l'inconscient, la répétition, le transfert et la pulsion. À partir d'elles, il procède à une relecture vivante et vivifiante du texte freudien. C'est sur le fond de ce travail que Lacan situe ses propres innovations qui écartent bon nombre d'interprétations sommaires. Ainsi montre-t-il que la notion freudienne d'"inconscient" ne renvoie à aucune région de forces obscures étrangères à la conscience, mais au contraire à une "structure" analogue à ce qui se passe au niveau du sujet conscient : "ça parle, et ça fonctionne d'une façon aussi élaborée" que la raison consciente
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Ysandre
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MessageSujet: Re: Jacques Lacan   Mer 02 Jan 2013, 07:36

Citation :
Ainsi montre-t-il que la notion freudienne d'"inconscient" ne renvoie à aucune région de forces obscures étrangères à la conscience, mais au contraire à une "structure" analogue à ce qui se passe au niveau du sujet conscient : "ça parle, et ça fonctionne d'une façon aussi élaborée" que la raison consciente
pourquoi ? ça n'était pas évident ?
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Albert
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MessageSujet: Re: Jacques Lacan   Mer 02 Jan 2013, 10:23

D'après ce que j'en sais (la lecture du livre de Roudinesco sur Lacan entre autres) les séminaires ont été ré-écrits par le gendre de Lacan et exécuteur testamentaire, Jacques Hensi Miller, qui y aurait mis beaucoup de lui-même.
Les puristes travaillent plutôt à partir de polycopiés, notes prises par des auditeurs des séminaires de Lacan.

Ce qui ne veut pas dire qu'ils ne faut pas lire Les Séminaires !
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rotko
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MessageSujet: Re: Jacques Lacan   Mer 02 Jan 2013, 11:00

Ce séminaire-là ne serait pas à destination des spécialistes et autres pointus de la discipline, mais tendrait, au moins dans ses intentions, à toucher un public élargi.
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