xian pilier

Inscrit le : 13 Jan 2006 Messages : 1910 Localisation : hors du temps
 | Sujet: L'étranger Ven 18 Avr - 9:59 | |
| L’étranger (extrait de Érotiques et sataniques, avril 1987)
ben quoi ... on n'a pas toujours le temps de repenser à tous ces fantasmes qui nous hantent ...
Les fantasmes dont l’homme est à la fois l’artisan et la victime ne sont-ils pas l’antidote inconscient aux valeurs superficielles que nous offrent les civilisations techniques ? Peut-on s’empêcher de fantasmer sur la vertigineuse chute de reins d’une mère de famille qui attend l’autobus, patiemment dans la file des employés têtes baissées ?
On peut dire que Sidonie Duval ne passa pas inaperçue ce matin-là au marché bihebdomadaire de Saint Germain l’écluse. La vieille dame, mais qui savait son âge ?- arriva comme d'habitude Place du Général de Gaulle à neuf heures précise. Emmitouflée dans un manteau pur poil de chameau, brun passé, acheté aux Trois Suisses un peu avant la grande crise, elle trottinait dans de jolies bottines vernies noires. Son caddie roulait derrière elle, comme à l'ordinaire… sauf que ce n'était pas elle qui le tirait, mais bien le plus exotique des êtres jamais vus dans la petite ville de Saint Germain l’écluse.
Malgré la fraîcheur du printemps, l’homme ne portait qu'un curieux pantalon bouffant de couleur rouge, retenu par une large ceinture dorée en tissu. Ses babouches bleues claquaient sur le bitume. Il marchait torse nu, révélant ainsi le ton mat de sa peau et la puissance de sa musculature. Des enfants le prirent pour un célèbre catcheur américain, d'autres pour un basketteur à cause de sa taille, près ou plus de deux mètres !
Les adultes, eux, ne s'y trompèrent pas, et reconnurent en lui ce qu'il était réellement : un étranger au crâne rasé. Un grand anneau de cuivre à son oreille droite apportait une ultime touche exotique à l'extraordinaire accoutrement de cet individu non moins spécial. Le marché de Saint-Germain résonnait habituellement sous les clameurs des marchands, les conversations des ménagères, et les piaillements des enfants qui couraient de l'étal copieusement achalandé du poissonnier au véritable jardin luxuriant que constituait le stand du fleuriste, pour toujours revenir à l'antre merveilleux du confiseur. Mais lorsqu'ils virent Sidonie Duval et son étrange porteur, tous, petits et grands, baissèrent la voix, ralentirent ou s'immobilisèrent, louchant sur l'improbable couple. La vieille dame ne s'aperçut pas que tous les regards se braquaient sur eux, que dès qu'ils s'éloignaient un peu ils devenaient l'unique sujet de conversation. Toujours suivie de son porteur, elle fit le tour des commerçants dans l'ordre immuable qu'elle respectait depuis 30 ans. Seul le fleuriste, à la fin de sa tournée, prit l'initiative de lui demander l'identité de l'étrange acolyte : " Mais où avez-vous donc pêché ce grand escogriffe ? ", demanda-t-il en enveloppant ses fleurs. " Vous ne me croirez jamais " répondit la vieille dame en tendant un billet de cinquante francs. " Dans une lampe. ". Le fleuriste haussa les épaules et rendit la monnaie en grommelant des paroles inintelligibles. Et pourtant, Sidonie Duval n'avait dit que la stricte vérité : elle avait réellement trouvé son porteur de caddie dans une lampe. Quant à la lampe, vous vous en doutez, elle l'avait dénichée sur les étagères poussiéreuses de « Rome Inde et Pakistan Antiques furnitures » disait la devanture, rue Royale, près de la gare.
Au début, Sidonie avait été attirée par une petite licorne en faïence bleue. De l'autre côté de la vitrine, comme s'il voulait la briser, le bibelot exposé entre un vase qui était peut-être chinois et une cornemuse désaccordée dardait son appendice. Elle réfléchit quelques instants : le manteau de la cheminée, qu'elle n'allumait plus car c'était devenu trop d'entretien pour elle, servait d'arche de Noé à ses porcelaines animalières, cadeaux ou acquisitions personnelles.
Mais dans son bestiaire de céramique ne figurait point de licorne. La vieille dame poussa la porte du magasin qui s'ouvrit en grinçant. La bâtisse était sans doute plus ancienne encore que la plupart des objets mis en vente. Fitzegarld de Chassieux, le propriétaire, leva la tête. Le nez plongé dans un grand coffre en bois, il triait une litanie de vieux bibelots dénichés, expliqua-t-il à sa fidèle cliente et amie, la semaine passée chez un videur de greniers qu'il affectionnait tant. Sidonie désigna l'objet de ses désirs. Tandis que l'antiquaire emballait la licorne sous plusieurs couches de papier, elle plongea le regard dans le coffre et au beau milieu d'assiettes, de livres et de candélabres, elle remarqua une lampe, une vieille lampe à huile toute sale et recouverte de poussière. Pourquoi cet objet en particulier ? Il n'était pas plus séduisant que les autres, bien au contraire : son cuivre terni nécessitait un nettoyage vigoureux avant de mériter à nouveau d'être exposé aux regards. Pourtant, Sidonie s'en empara et le posa sur le comptoir. Une fois nettoyée, se dit-elle, la lampe trouverait sa place parmi les babioles rutilantes de sa cuisine. L'antiquaire passa l'index sur son épaisse moustache grisonnante.
- Cette lampe ? C'est que… Je n'en ai pas encore fixé le prix. Et vu son état, je ne suis d'ailleurs pas prêt de la mettre en vitrine… - Peu importe, je la nettoierai moi-même. Alors, cher ami, combien ? L'index accéléra son mouvement de va-et-vient, puis s'arrêta brusquement. - De toute façon, par les temps qui court, j'aurai toutes les peines du monde à vendre ce genre d'objet oriental… Allez, je vous la mets avec la licorne. Il emballa donc le tout dans du papier journal qui relatait les dernières paroles de Chirac à l’Assemblée, celles de cosmonautes et entourait de rose un amoureux noir qui serrait une belle blonde. On apprenait en page arrière que Lee Marvin et Lino Ventura ne joueraient plus jamais la course du lièvre à travers champs tandis que l’on constatait que les couturiers découvraient les genoux. C'est donc ainsi que Sidonie se retrouva légitime propriétaire d'une vieille lampe à huile qui semblait tout droit surgie d'un conte de fées.
De retour chez elle, elle posa son sac à main sur la commode, à côté de la photographie d'Émile, son défunt mari, là où auraient dû se trouver les photos des enfants qu'ils n'avaient jamais eus. Tandis que l'eau du thé chauffait dans la bouilloire, elle installa la licorne sur la cheminée, entre la tortue et une grenouille sur le point de bondir, puis elle déballa la lampe sur la table basse du salon. Un dépôt verdâtre, tirant par endroit sur le gris, la recouvrait entièrement : chaleur, fumée, manipulations, sans compter une absence d'entretien depuis sans doute de nombreuses années, avaient accompli leur œuvre. Sidonie versa le thé au jasmin dans une tasse en porcelaine et but lentement, tout en examinant sous toutes ses coutures sa nouvelle acquisition. Puis elle posa la tasse, s'empara d'un chiffon imbibé d'eau ammoniaquée et entreprit de frotter vigoureusement la lampe. La vieille dame poussa aussitôt un petit cri aigu. Elle lâcha la lampe, qui s'échoua sur le tapis. Une fumée bleue s'en échappait par le col avec un sifflement de bouilloire.
Bien qu’un retour en arrière ait été opéré subrepticement par l’électronique, un petit nuage d'un gris phosphorescent flotta au-dessus du guéridon. Le nuage commença à onduler, à prendre forme comme une boule de glaise pétrie par un sculpteur invisible. Puis soudain les choses s'accélérèrent : la lampe cessa de siffler, les formes se précisèrent. Le nuage ressemblait de plus en plus à un être humain, puis devint effectivement un être humain. L'homme bras et les jambes en s'exclamant d'une voix basse et caverneuse : — Dieu que cette ouverture est étroite ! J'avais oublié, depuis le temps. Réalisant qu'il flottait à un mètre du sol, il redescendit sur le plancher des vaches, regarda autour de lui, puis s'inclina devant la vieille dame. « Je vous salue respectueusement, Maîtresse, et vous rends grâce d'avoir fait appel à mes services. » Se demandant si c'était la police ou son médecin traitant qu'elle devait appeler, Sidonie balbutia « Qui… Qui… Qui êtes-vous, monsieur ? » On lui répondit assez simplement : Je suis Simbad, Maîtresse, votre humble serviteur. Je suis un djinn. — Un djinn ? - Un génie, si vous préférez. - D'où… sortez-vous ? - De la lampe. Vous avez frotté la lampe, et je suis apparu. - Oh ? Comme dans les contes de fées, alors ? — D’où venez-vous donc, jeune homme ? —De Bagdad la Grande. - Vraiment ? Et que désirez-vous de moi ? - Je suis là pour vous servir. Vous avez acheté la lampe, vous m'en avez fait sortir. Désormais je suis donc votre serviteur. - Et vous… Ça coûte cher ? - Rien du tout. Vous ordonnez et j'obéis. Plus tard nous en reparlerons, il y a un sortilège évidemment qui m’a forcé à prendre refuge dans cette lampe et que nous romprons. — Je suis une vieille femme. Je me contente de peu. - J'ai servi des princes et des sultans dont la fortune dépasse l'imagination ; leurs désirs ne portaient pas nécessairement sur l'or et la richesse. N'avez-vous point d'ennemis à vaincre, des complots à dénouer, quelque caravane à guider à travers le désert ? Sidonie secoua la tête en ajoutant que Saint Germain est une ville tranquille et même quelque peu ennuyeuse, bien sûr les couturiers découvrent genoux et cuisses, on parle de Ulla et Aznavour, de l’affaire Grégory, de Vanessa Paradis et de Shirley Mac Laine, de Lambert et un peu de la bourse, de Diana d’Angleterre et de Thierry le Luron, de l’Argentine et du football, mais, rien de très passionnant !
Voilà qui est bien fâcheux, Maîtresse, car la Règle m'oblige à vous servir. - Évidemment, vous pourriez faire le ménage, m'aider à porter des objets lourds, ce genre de petits services. Mais vous ne trouverez pas cela très intéressant. Et appelez-moi donc madame Duval, ce sera beaucoup moins cérémonieux. - A la bonne heure ! s'exclama le djinn, visiblement soulagé. La lampe traînait toujours sur le tapis du salon. Il se pencha pour la ramasser s’exclamant qu’il allait la nettoyer. Dans une petite ville comme Saint-Germain, les nouvelles circulent vite. L'apparition de Sidonie et de Simbad sur la place du marché s'était propagée à une vitesse rarement égalée par le passé. Témoins de la scène, Marguerite Antonin et Viviane Ménard s'étaient aussitôt données rendez-vous chez Paméla Guillaumat pour commenter l'événement. Qu’allait-il se passer, une affaire comme celle de ce fameux Budo Aikokaï ou encore du chanteur engagé contre les parachutistes ?
Vernon Sullivan s'est fait poursuivre, nos moralistes bien connus pour lécher le cul des archevêques dans les confessionnaux lui reprochant bien des lignes sinon des pages ! —Vous avez vu cet homme qui accompagnait madame Duval au marché, hier ? - C'est la première fois qu'on le voit à Saint-Germain. - Mais comment est-il ? demanda Paméla, la seule à n'avoir pas été sur place ce matin-là. - Il m'a donné froid dans le dos. Un immense ostrogoth au crâne rasé. Il se promenait torse nu, vous vous rendez compte ? Il ne portait que des babouches et un pantalon bouffant trop grand pour lui. - Il doit venir d'une de ces banlieues dites "défavorisées". - Il portait une grande boucle à l'oreille. C'est peut-être un manouche ? - On n'a pas vu de caravane dans les parages… - En tout cas il n'est pas de chez nous ! - Ça, c'est sûr qu'il n'est pas Français. - Vu sa façon de s'habiller, il viendrait plutôt de l'autre côté de la Méditerranée… Les trois femmes s'observèrent en silence, comme si tout avait dit dans cette seule phrase : l'étranger était un étranger. - Bientôt, on ne pourra plus sortir dans la rue sans se faire voler son sac. - Ou se faire égorger ! - On n'est vraiment plus chez soi ! - Je n'ai rien contre les étrangers… - Nous non plus. - … mais est-ce que moi je vais chez eux ? - Bien sûr que non. - En tout cas, ça n'a pas l'air très honnête. On a vu cet homme faire le ménage et tondre la pelouse ce matin chez madame Duval, et comme on ne l'a pas vu sortir de chez elle, c'est qu'il habite là-bas. - Ce serait un clandestin ? - Qu'elle ferait travailler au noir ? - Peut-être un trafiquant de drogue, ou un terroriste ! - Mon neveu travaille à la Brigade des Mœurs, dit Marguerite Antonin. Je vais lui en toucher un mot.
la suite quelque part chez moi (adresse en www ci-dessous) mais il faut fouiller ... ou alors ...
Imaginez donc la chute que vous souhaitez ... fantasmez donc à votre guise ... _________________
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chloé pilier

Inscrit le : 09 Oct 2006 Messages : 375 Localisation : France
 | Sujet: Re: L'étranger Ven 18 Avr - 12:25 | |
| Je me suis régalée ! Merci ! Ta plume est alerte et très précise, je faisais mes courses sur le même marché, je les ai vus !  |
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xian pilier

Inscrit le : 13 Jan 2006 Messages : 1910 Localisation : hors du temps
 | Sujet: Re: L'étranger Lun 21 Avr - 8:20 | |
| Bonjour à tous et bonne semaine ..
grand merci pour les fleurs... je vous ferais bien parvenir des chocolats, qui sont moins périssables...
pour la suite, on peut lire celle que j'ai posée ici : l'étranger
et il y a certainement quelques liens par-là qui mènent aux guerriers de Xian ...
Mes biographes préférés écriront que le surnom de Xian m'a été donné par un de mes élèves le jour de 1984 où l'on a appris cette extraordinaire découverte faite au coeur de la Chine.
N'en tirons pas vanité, on ne dira pas Xian est un bel homme mais Xian est une ville étonnante.
Pour les Belgicains qui trouvent que Paris est le bout du monde, il faut leur dire que l'expo des guerriers de Xian se tiendra à Maastricht cet automne et que le prix de l'entrée sera moins cher, ce qui est surprenant chez les Hollandais...
oufti de quoi qu'on cause ...
à bientôt ... _________________

Dernière édition par xian le Lun 21 Avr - 17:13, édité 1 fois |
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Syl pilier

Age : 45 Inscrit le : 23 Jan 2008 Messages : 1325 Localisation : Belgique
 | Sujet: Re: L'étranger Lun 21 Avr - 13:37 | |
| Je ne trouve pas que Paris soit le bout du monde (je m'y rends régulièrement), mais c'est quand même avec plaisir que je lis que l'expo des guerriers de Xian se tiendra à Maastricht cet automne (parce que là, c'est à une petite trentaine de km de chez moi).
Comme je vais souvent à Maastricht, ça me comble d'aise ...
Merci de l'info Xian !  |
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xian pilier

Inscrit le : 13 Jan 2006 Messages : 1910 Localisation : hors du temps
 | Sujet: Re: L'étranger Lun 21 Avr - 17:16 | |
| | Nestor a écrit: | Xian exprimait sa vive reconnaissance !
| Citation: | | Merci Nestor d'avoir revu la mention des liens que j'avais cochonnée |
de rien, de rien  |
je dirais même plus, mince alors ces trucs qui ne fonctionnent jamais quand je les utilise ... comment est-ce possible, y a d'la magie dans l'air ... _________________
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